Spirit of Eden. Talk Talk. 1988.

Talk Talk s’enferme une année en studio pour enregistrer un disque admirable. Précurseur du post-rock, Spirit of Eden fait figure de renaissance musicale superbe.

Le parcours musical de Talk Talk peut être qualifié d’exceptionnel. Rarement aura-t-on vu un groupe de rock changer de direction de manière aussi radicale, et surtout dans ce sens. En effet, beaucoup de grandes formations se sont oubliées durant des décennies les ayant laissées sur le bas-côté, de nouveaux courants ayant pris leur place, les reléguant au rang de dinosaures. Ici, c’est l’inverse. Talk Talk connaissait une gentille carrière de pop synthétique à succès (« It’s My Life », « Such a Shame »…) quand l’impensable arriva. Avec The Colour of Spring, Mark Hollis avait déjà pensé à inverser une tendance dans laquelle il ne se voyait pas continuer à vivre – écouter « Chameleon Day ». Mais c’est bien deux ans plus tard, avec Spirit of Eden, que les Londoniens se suicident commercialement, et accèdent enfin à une reconnaissance critique. Terminées les chansons pour E.M.I. calibrées radio de 3:30 min, voici des « pièces musicales » de six ou sept minutes s’enchaînant sans transition. L’auditeur entend ainsi une plage unique la plupart du temps, divisée seulement par le titre des morceaux, et séparée en son milieu par la nécessité du disque vinyle – le CD était sorti mais la composition d’un album en Face A/Face B était encore de mise*.

Les musiciens du groupe avaient suivi tête baissée leur gourou Mark Hollis dans cette aventure qui les avaient amenés à improviser une année entière afin de soutirer ces six titres géniaux qui aideront beaucoup à faire naître le post-rock. Refusant les bases traditionnelles de la pop jusque là monnaie courante pour eux, ils sautent le pas du rock et atterrissent directement dans un nouveau courant musical, encore sans nom. En décidant de supprimer les transitions des plages, en utilisant force instruments à vent (clarinette, hautbois, basson…) et surtout en abolissant la structure classique intro/couplet/refrain/couplet/refrain/pont/solo, Talk Talk élève le rock dans des sphères alors inconnues. Le post-rock demande à sortir du ventre des Anglais.

Spirit of Eden by Pierre on Grooveshark

Le mouvement ne verra pourtant le jour (officiellement) qu’en 1994, à la faveur de diverses formations ayant choisi cette voie expérimentale. Il faut saluer le courage d’un homme (Hollis) qui a refusé, d’un album à l’autre, le succès qui lui échouait, pour vivre une véritable aventure musicale, certainement plus intéressante personnellement et artistiquement que celle des tournées en pop-star à single. Il ne fut effectivement, dès la sortie de ce disque, plus question de promouvoir leur musique en concert. L’avenir de Talk Talk se jouerait en studio. Hollis sortira donc un dernier album avec son groupe (Laughing Stock, encore plus expérimental) et un seul en solo, tout aussi intéressant. Il ne donne plus de nouvelles depuis. Spirit of Eden reste aujourd’hui une très agréable surprise, un album remarquablement inventif, calme et réjouissant, et la promesse d’un nouveau rock, plus audacieux.

* 1988 est d’ailleurs, en France, la première année où les ventes de CD dépassèrent celles du 33T.

Pierre Castel.