Kraftwerk. Kraftwerk. 1970.

Deux musiciens brillants de Düsseldorf publient un premier album étrange, puissant et fantastique. Kraftwerk (I) signe le début d’une gloire critique et publique.

En 1970, la formation d’avant-garde allemande Organization sort Tone Float, disque génial (quoiqu’un peu daté) produit par Conny Plank – un des grands artisans du son kraut). Quelques mois plus tard, deux des membres quittent le groupe et délaissent l’improvisation qui lui est chère pour fonder Kraftwerk, futur emblème des musiques électroniques contemporaines. Alors qu’Organization s’inspirait aussi bien de Stockhausen que de Tangerine Dream, Kraftwerk tente une approche musicale quasi ex-nihilo et publie un premier album presque parfait. Mélange d’excitation et de calme feutré, cet éponyme fait plaisir à entendre.

On découvre en général ce disque après les plus connus (The Man-Machine et Trans-Europe Express) ; quel n’est alors pas notre étonnement ! Tout d’abord, cela n’a pas grand-chose à voir. Mais c’est surtout bien plus intéressant. Il n’y a ici aucun compromis et les contraintes n’existent pas. Ces types-là font la musique qu’ils aiment sans se soucier des autres, à tel point qu’ils embaucheront un grand nombre de batteurs et divers instrumentistes sans jamais s’en satisfaire. Parmi eux, Michael Rother et Klaus Dinger, deux amis qui partiront fonder Neu!, éblouissant héraut de la kosmische musik. Les débuts de Kraftwerk sont donc impressionnants. Structurant leurs compositions bien davantage qu’avec Organization, les compères enregistrent un album ahurissant de modernité. Les sonorités mélodiques modifiées par ordinateur (ou plutôt « gigantesques outils électroniques », on est en 1970…), la musique produite inquiète et ravit en même temps – et parfois pour la même raison.

Beaucoup moins politisés que par la suite – Autobahn, Radio-Activity, Hutter et Schneider « inventent » le rock électronique en passant par la mode psyché (avec Tone Float). « Stratovarius » est emblématique de leur timbre d’alors. Allant chercher parfois des fréquences assez hautes sans jamais heurter l’oreille, ils touchent à la future musique industrielle en s’inspirant de la musique concrète par l’utilisation de matériaux non instrumentaux – cordes et autres barres métalliques. Extrêmement originale à l’orée des années 70 et toujours aujourd’hui, on ne mesure que difficilement l’avance que ces Allemands un peu fous avaient à l’époque. Cette musique dérangeait, déplaisait (le disque n’eut aucun succès) car elle demande l’effort d’écouter des plages foutraques de dix minutes. Passé ce léger contretemps, le plaisir afflue, hémorragique. Plus tard, la formation de Düsseldorf cèdera progressivement à la facilité, non sans retenir tout de même l’attention des puristes. Mais ce disque, Seigneur, quel feu !

Pierre Castel.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>