Dear Sir/Myra Lee. Cat Power. 1995/1996.

Une première et unique séance de studio a suffi à la prêtresse du sadcore pour imposer le son de sa voix d’outre-tombe et la certitude implacable de sa guitare vacillante. Eblouissant.

Début 1994. C’est en effectuant la première partie de Liz Phair que Chan (prononcer « Shawn ») Marshall rencontre son premier ange gardien, Steve Shelley. Encouragée, conseillée et bien aidée par ce dernier – il sera longtemps son batteur attitré –, elle enregistre vingt titres en une séance. La future Cat Power dispose là de l’intégralité de ses deux premiers disques. Fin 1994. Chan Marshall aurait pu mourir tranquille, elle vient de donner au monde ce qu’elle avait de mieux. Les quelques amateurs qui l’ont vue sur scène n’ont alors rien à se mettre sous la dent (youtube ne signifie rien pour personne). L’année qui suit accueille Dear Sir et Myra Lee, deux joyaux aux multiples facettes. On n’est pas sûr que cette musique plaise alors on attend. On ne publie pas, on attend. Tous les albums de Cat Power ont malheureusement dû attendre de nombreux mois – deux ans parfois – avant de sortir. Elle n’est en ces temps-là que peu considérée médiatiquement (Les Inrockuptibles publient un entretien en 1996, puis calme blanc). Pourtant, c’est bien le préambule de sa carrière qui éblouit. « No Matter » a beau ressembler à une intro du Sonic Youth époque Dirty et Experimental Jet Set, Trash & No Star, le reste de ce Cher Monsieur paraît bien neuf dans la planète des musiques populaires. Plus déprimée que P.J. Harvey, bien moins branchée que Beth Orton, offrant un son plus rêche et profond que Fiona Apple, on comprend la raison de son aller-retour rapide chez les disquaires.

« Mr Gallo » propose, si l’on veut bien s’y pencher sérieusement, un voyage dans le corps torturé de cette jeune fille qui semble pourtant bien pur(e). Détournant les codes de l’indie-rock alors au faîte de sa popularité, elle n’hésite pas à offrir des répétitions mélodiques parfois composées de deux accords sur une même chanson. Et lorsqu’elle crie, c’est sincère. Idiot de parler de ça ? En temps normal certainement, mais il est si rare d’entendre cette rugosité dans le chant, cette douceur si austère qu’on se doit de le souligner. Livrée à elle-même, elle ne chante ni ne joue pour personne – si ce n’est sa mère, qui a donné son nom au deuxième album. Il est intrigant d’écouter cette « séance » de décembre 1994 en entier car on croit remarquer que la jeune femme progresse. Comme si, mue par le plaisir – le soulagement ? – d’enregistrer, elle accélérait le processus de la réussite artistique. Ces morceaux furent tous enregistrés en même temps, on jurerait pourtant que la chanteuse se hâte de devenir la musicienne la plus intéressante de la décennie 1990. Quand des groupes entiers se démènent sur scène de nombreuses années et en studio accompagnés d’arrangeurs et producteurs « renommés », Marshall fonce lentement vers la réussite artistique sans s’en soucier. Elle est d’ailleurs probablement parvenue en deux dizaines de cubes sonores, tantôt âpres, tantôt fluides, parfois candides mais toujours puissants, à ressembler au Messie féminin de la musique alternative indépendante. En signant chez Matador, elle est ainsi étiquetée rock-indé mais sait pertinemment qu’elle peut enregistrer ce qu’elle souhaite. Nous sommes en 1995, elle s’apprête à enregistrer à nouveau avec aux fûts Maître Shelley pour concevoir ce qui sera son dernier disque exceptionnel (What Would The Community Thinks). Depuis, le pouvoir du chat s’est étiolé, sa puissance et son aplomb l’ont quittée. Le sadcore s’était enfin trouvé un alibi féminin. On préférait quand elle buvait.

Pierre Castel.

Pochette de l'album Myra Lee

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