Archives pour la catégorie Critiques

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Still. Joy Division. 1981.

Une collection de raretés et l’ultime concert du groupe en intégralité. Still est diablement indispensable pour tout amateur de Joy Division.

Du vivant de Ian Curtis, un seul album complet de Joy Division vit le jour. Puis, la légende fit son oeuvre. Trente ans après sa mort, une multitude d’objets en tout genres parurent, enrichissant (souvent) ou polluant (parfois) leur désormais riche discographie. Parmi les documents intéressants, Still se démarque. Son titre, que l’on pourrait traduire par “encore, toujours” ou “calme, tranquille”, interprétons-le comme une force toujours là, posée calmement. Double disque à sa sortie, la densité du produit proposé époustoufle l’auditeur toujours pas remis de la claque limpide Unknown Pleasures et la foudre contenue de Closer. Les dix premiers titres sont joués tambour battant, faces B ou raretés toutes enregistrées avec Curtis. La valeur des morceaux atteint rapidement la puissance de leurs albums studio. On retrouve la même course statique dans “Glass” ou “Walked in Line” que dans les “tubes” de leur disque premier-né : un “jogging” épileptique effectué sur place par le chanteur sur scène, langage du corps fascinant et déroutant.
La première galette se clôt sur une reprise (“Sister Ray”) du Velvet Underground. Il s’agit peut-être du seul défaut de Still, qui aurait dû se concentrer totalement sur la production joydivisionienne et ne pas se perdre en reprenant un sommet indépassable des New-Yorkais – la cover par Suicide leur rendait mieux hommage.

L’introduction du deuxième disque n’est autre que “Ceremony”, premier single du futur New Order. Quel dommage cependant que le mixage de la voix de Curtis soit si mauvais. Sur ce fabuleux morceau posthume, on distingue ainsi fort mal son superbe chant qu’on devine tout de même acéré, lancinant. S’ensuit neuf (dix, sur certains pressages) autres chansons live d’une performance inoubliable puisqu’elle est la dernière. Ian Curtis, vingt-trois ans, se pendra deux semaines plus tard. C’est bien ce tout jeune mortel qui chante comme un vieil homme déjà détruit par la vie, avec cette magique voix d’outre-tombe. “Passover” et surtout “Transmission” démontrent la rage et la volonté que les musiciens mettent dans leurs passages scéniques. Toujours très proche des versions studio, leur musique en concert n’a ni besoin d’interprétations allongées ni de modifications improvisées ; la dureté du son et la brièveté des morceaux est la qualité essentielle des Anglais. La section rythmique répétitive et martiale fidèle au groupe achève de faire entrer ce disque dans le mythe de la musique mancunienne. La fulgurance de cette formation, trois ans à peine, lui permet de faire partie de la légende du rock, au sommet du post-punk.

Pierre Castel.

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Upgrade & Afterlife. Gastr del Sol. 1996.

Gastr del Sol poursuit son chemin, tout seul et sûr de lui, dans l’univers foisonnant et surprenant qu’il a créé. Un grand disque.

Deux membres de la première mouture de ce combo furent co-fondateurs de Tortoise, modèle absolu de post-rock pour la critique européenne. Ceci explique, en partie, l’importance de cette formidable machine à réussites artistiques. Deux ans et deux albums après le départ des bienheureux John McEntire et Bunky Brown, Gastr del Sol, mené de main de maître par le génial Jim O’Rourke, sort Upgrade & Afterlife. Ce disque semble la continuation sublime d’une musique toujours aventureuse et fort riche en découvertes, écoutes après écoutes. O’Rourke, sorte de jeune John Fahey très expérimental et téméraire, n’hésite pas à brusquer l’auditeur, comme depuis ses vertes années – six oeuvres audacieuses publiées à seulement vingt-trois ans. Comme d’habitude donc, le petit (par la taille) multi-instrumentiste invente et se réinvente, sans lasser jamais son assistance. L’atonalité est une constante d’écriture musicale dans son oeuvre protéiforme, qui comprend également le respect des gammes classiques, que l’on retrouve par exemple dans des parties de guitares acoustiques parfaitement éclairées et légères.

Le bidouillage électronique y est au moins aussi important. Il intervient, associé à des passages de cordes ultrasaturés, au milieu de morceaux folk splendides ou de moments lancinants d’improvisation libre. Une liberté d’action est forcément rafraîchissante et très agréable, pour le corps mais aussi l’esprit. La surprise, même en connaissant quelque peu l’oeuvre du Chicagoan, est totale. Dépourvu de repères, ses pistes brouillées, le mélomane averti prend son pied à chaque instant, pourvu qu’il adhère au post-rock le plus expérimental. Notons la présence indispensable du guitariste David Grubbs (de Louisville, évidemment) ayant déjà officié pour Codeine, The Red Krayola, Bastro et Brise-Glace – rien que ça !


Atonalité au piano et polyrythmie affichée, Gastr del Sol se montre d’une redoutable efficacité dans la tentative de conviction des réticents au post-rock. D’un sérieux à toute épreuve, la composition de cet album comprend des invités de marque comme les électrons libres Kevin Drumm (guitare) ou Mats Gustafsson (saxophone). John McEntire revient donner un coup de main à la batterie mais l’événement est sans aucun doute la présence de Tony Conrad. L’époustouflant et si rare violoniste expérimental participe à cet enregistrement d’exception. Une intense reprise de Fahey (“Dry Bones in The Valley”) particulièrement longue – douze minutes – clôt un des disques les plus intrigants, les plus déboussolants de l’année 1996. Bonne écoute.

Pierre Castel.

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Yeti. Amon Düül II. 1970.

Le plus grand album de ce collectif mythique, Yeti, prouve une fois encore que le grand krautrock n’a rien à envier aux plus grands groupes anglais de l’époque. Indémodable.

Peut-être le plus britannique des groupes krautrock, Amon Düül II a connu son heure de gloire au pays de la Reine. Au point qu’à Nottingham par exemple, il était de bon ton au début des seventies de s’appeler “Yeti” entre chevelus*. La deuxième levée des Allemands se nomme donc Yeti, quatre lettres pour soixante-dix minutes de fureur. Tantôt franchement folk, raisonnablement psychédélique, souvent planante, la musique ici proposée est un véritable voyage dans le temps. Question géographie, on hésite entre le Moyen-Orient et les campagnes anglaises, la R.F.A. étant occultée. C’est ce patchwork formidable de sons et de couleurs qui rend ce disque profondément kosmische. La sincérité des musiciens et la qualité musicale vont très vite rendre la formation populaire outre-Rhin, la critique les acclamant également.

Le chant de Renate Knaup se fait plaintif, torturé, craintif ; la musique suit, et tout fonctionne à merveille. Au bord de l’expérimentation, les sept compères s’en sortent toujours à temps, et leurs longues plages (souvent plus de 9 minutes) sont découpées en trois ou quatre chansons différentes, se mariant pourtant parfaitement entre elles. Le violon n’a jamais résonné aussi psyché et l’utilisation des claviers ne s’est en rien démodée.

A l’écoute de cet album, c’est bien d’ensorcellement qu’il faut parler. Tout d’abord, la pochette représentant la mort en train de faucher, sur fond bleu et orangé, entraîne dans une contrée étrange. Ensuite, les voix, stridentes, malades, apparaissent et disparaissent en menaçant toujours l’auditeur. La densité de la musicalité enfin, impressionne et resserre l’assistance, le compresse, pour son plus grand bonheur. La musique d’Amon Düül II ne laisse pas indifférent, car elle est baignée de franchise, parcourant le disque en ligne droite, ne déviant que pour revenir de plus belle inquiéter et ravir. Les faces C et D du vinyle original comportent les meilleurs titres. Trois improvisations parmi lesquelles un hommage à la firme phamaceutique Sandoz, responsable de la création accidentelle du LSD en 1938 et un morceau éponyme. Ce dernier, “Yeti”, devrait convaincre n’importe quel néophyte de la nécessité d’écouter du kraut chaque jour. Les dix-huit minutes peuvent rebuter, pourtant il n’en est rien. Le dépaysement cher au collectif munichois cohabite dans cette entreprise épique fabuleuse avec le Pink Floyd de A Saucerful of secrets et le Velvet Undergound. On est donc chez soi nulle part, et ça fait un bien fou.

* Lire Julian Cope, Krautrocksampler, Kargo & l’Eclat, 2005.

Pierre Castel.

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For How Much Longer Do We Tolerate Mass Murder ? The Pop Group. 1980.

Les punks de Bristol publient un deuxième album moins expérimental mais plus engagé que le précédent. Toujours aussi déroutant néanmoins. A (re)découvrir prestement.

Le post-punk a donné lieu a des formations de fusion plus ou moins heureuses. The Pop Group a réussi son coup. En ajoutant du funk et une pincée de reggae à son punk vivace, il s’est démarqué des groupes anglais de l’époque. Fermement ancré dans le mouvement contestataire britannique anti-Thatchérisme, Mark Stewart beugle ses paroles, vomissant le libéralisme, la société de consommation et le racisme. Musicalement, les musiciens sont influencés par un club de leur ville, le Dugout, où funk, dub, rock et free-jazz copinaient gaiement.

Ainsi, For How Much Longer Do We Tolerate Mass Murder ? ressemble à un funk acide mâtiné de punk pour lequel Captain Beefheart se serait emparé du micro. Les signatures rythmiques changent durant les morceaux (« Blind Faith », « There Are No spectators »), et les paroles sont de temps à autres incompréhensibles, ce qui rend le disque difficilement abordable. Pourtant, et c’est souvent le cas avec ce type de musique, une fois apprivoisée elle n’en est que plus appréciable. “Out of Many” brille par la rencontre du groupe avec The Last Poets, les grands-pères du rap : le phrasé parlé intervenant sur une composition complètement déstructurée impressionne et détone. La superbe furie no wave de « Communicate », quant à elle, dit bien toute l’ironie du nom de la formation.

En 1979, les Anglais avaient eu la lumineuse idée de signer chez le tout jeune label Rough Trade (un an à peine) avant qu’il ne devienne mythique. Quelques mois plus tard, The Fall et Young Marble Giants – pour ne citer qu’eux – rejoindront l’écurie pour y apporter du crédit. The Pop Group se désagrège malheureusement avant la sortie d’une troisième galette, Stewart privilégiant les textes au son, ce qui déplut aux autres membres. Bruce Smith (batterie) et Gareth Sager (guitariste et multi-instrumentiste) forment alors Rip, Rig & Panic, fantastique aventure post-punk/afro-jazz. Bristol deviendra la ville du trip-hop, abritant ses représentants les plus charismatiques, Massive Attack, Portishead ou Tricky. Pour l’heure, et c’est bien dommage, The Pop Group ne connaît plus qu’un succès restreint, compte tenu de la rudesse de leurs sonorités. Espérons que leur reformation (2010) porte des fruits séduisants.

Pierre Castel.
Do make say think

Do Make Say Think. Do Make Say Think. 1998.

Le premier album de Do Make Say Think est un exemple parfait de post-rock libre, foisonnant d’idées bien jaugées. Admirable.

Du stratosphérique au cosmique : c’est le trajet réalisé par ce collectif de Toronto sur leur premier opus, éponyme. Fidèles à l’esthétique post-rock (même s’ils la récusent aujourd’hui) alors tout juste en place, les musiciens prennent le temps de poser leurs sons, leurs notes, leurs mélodies. Signés chez Constellation Records, tout comme Godspeed You! Black Emperor, Fly Pan Am ou Thee Silver Mt Zion, la musique de Do Make Say Think parvient à tirer son épingle du jeu tout en acceptant cette camaraderie canadienne jusque dans la sonorité. Le combat mené par ce label montréalais anticapitaliste pour une musique hors des carcans et libérée des magmas ambiants s’est toujours révélé positif. C’est encore le cas à l’écoute de ce disque avec des morceaux de huit minutes de moyenne.

Il n’y a évidemment que par ce moyen que s’affirme un post-rock qui patiente, se cherche, expérimente. Le dub côtoie le space-rock (“If I Only”) assez limpidement pour que l’oreille ne s’en émeuve et que le résultat en soit constructif. L’auditeur est en terre inconnue mais toujours à sa place. Les Canadiens transmettent un plaisir d’écoute sans pour autant déranger. Le talent qu’ils possèdent leur permet de caresser dans le sens du poil sans être consensuel, d’aborder les sons calmement sans ennuyer. Les trouvailles sont pourtant imperceptibles, parce que subtiles. Ce n’est qu’à sa réécoute qu’on mesure la qualité d’un disque très long (1h12) et qu’on en apprécie toutes les facettes. « Disco & Haze » se présente par exemple comme un Pink Floyd période Ummagumma joué par Mogwaï. La magnifique plage finale, riche de sonorités tour à tour simples et complexes, d’introductions à la flûte comme à l’électronique, subjugue et laisse pantois.

Epurée, paisible, lancinante, la valeur de ce groupe ne s’est jamais démentie depuis. Toujours sur la même voie de l’attente, de la suspension, Do Make Say Think a sorti des albums au tempo plus rapide, avec une férocité nouvelle, sans pour autant quitter cette expérimentation discrète qui fait sa force. Moins connus que leurs confrères québécois, ce collectif et la musique qu’il propose, originalement sobre, méritent plusieurs détours.

Pochet de l'album Neu 75! de Neu

Neu ! 75. Neu !. 1975.

Le duo allemand a la bonne idée de se reformer pour enregistrer un superbe disque éclectique mais cohérent, parfaitement indémodable.

Après s’être séparés à la suite de l’échec de leur deuxième album, Michael Rother et Klaus Dinger se retrouvent en 1975 pour enregistrer ce qui peut être considéré comme leur disque le plus abouti. Oubliant quelque peu le rythme effréné de leurs précédents opus, les natifs de Düsseldorf posent des mélodies plus recherchées qu’auparavant, plus méditatives même, comme dans “Leb’ Wohl”. Le motif marin s’y fait plus pressant et les vagues, le ressac sont une composante essentielle de ce titre calme et lent. Après avoir introduit l’électronique dans leur formation dès l’ouverture de l’album avec les synthétiseurs de “Isi”, Neu! se contente ensuite davantage d’instruments plus traditionnels, même si leur son paraît toujours électronique.

On retrouve la métronomie qu’on leur connaissait sur la deuxième face, en plus d’un chant absolument révolutionnaire (“Hero”) dont Johnny Rotten devra se souvenir quelques mois plus tard en 1976 lorsqu’il beuglera sans se soucier de la mode de l’époque. Les Sex Pistols doivent donc beaucoup à Neu!, comme une interminable liste de musiciens futurs des années 1980 et 1990 pour qui ”avant-garde” pouvait rimer avec “rock”. Ces Allemands n’ont pas froid aux yeux et, loin de tout faire pour toucher un public plus large malgré le peu de ventes de leurs publications, se permettent de composer une transe de dix minutes (“E-musik”) en guise d’apéritif avant le souper nommé “After Eight”. Quelle que soit l’heure d’écoute de ce disque on ne peut qu’être conquis par tant de détermination, à l’image de la batterie qui rythme invariablement leur musique, portant fort bien son nom (“Neuf !”) tant elle semble aujourd’hui encore novatrice.

Le krautrock de l’époque ressemble beaucoup à une grande famille musicale. Ainsi, lors de la parenthèse sabbatique de Neu!, Rother avait rejoint deux membres de Cluster pour fonder un super-groupe de kosmiche musik, Harmonia, avec succès. Dinger de son côté formait L.A. Düsseldorf (tout aussi efficace) avant de revenir pour Neu! 75. Cet album est le chant du cygne de ce fabuleux duo si l’on excepte un malheureux enregistrement de 1986. Mais Neu! n’a pas seulement influencé les premiers punks ; il peut également être considéré comme un embryon à la drum’n’bass. En effet, les caractéristiques de leur son les rapproche de ce type de musique électronique très rapide et spartiate, mettant en avant la batterie, à l’inverse de la plupart des formations rock des années 1970. L’écoute de ce disque trente-cinq ans plus tard résonne et se reflète dans de multiples canevas mélodiques entendus depuis lors. Exceptionnel.

Wire - Chairs missing

Chairs Missing. Wire. 1978.

Après le séminal et indispensable Pink Flag, Wire publie Chairs Missing, une bombe post-punk étourdissante.

Chairs Missing oscille constamment entre furie punk et patience post-punk. Dès l’ouverture (“Practice Makes Perfect”), l’oscillation se fait jour. Au sein du même morceau, le chant de Colin Newman, répétitif, passe de la candeur à la menace, pour finir en véritable colère. C’est une des originalités de ce formidable groupe : son utilisation minimaliste des effets pour un résultat très positif. Comparées à celles de leur premier album, les mélodies de Wire ralentissent sur leurs morceaux les plus travaillés et on pourrait même qualifier le disque de “punk atmosphérique” à l’image de “Marooned” ou “Being Sucked in Again”. Mais toujours le souffle purement punk des premiers temps ressurgit et la structure des plages reprend sa route longiligne et virulente, bien décidée à pénétrer davantage le corps que l’esprit. Ce va-et-vient permanent entre les tempos et les rythmes d’une chanson à l’autre finit par créer un climat indécis et troublant.

Ce climat se diffuse encore davantage à l’écoute des textes, quand on s’aperçoit qu’il est question de noyade, de souffrance ou encore de suicide. Le calme avec lequel ces thèmes sont abordés ajoute à l’inquiétude et rend l’album aussi fascinant qu’effrayant, le titre même du disque désignant une instabilité mentale. On pense parfois à une rencontre entre Sex Pistols et The Stranglers, l’accent du sud de l’Angleterre étant particulièrement prononcé et les sons proposés souvent similaires. Cependant, la singularité de Wire n’est plus à démontrer. Le déséquilibre musical invariable dont ils sont maîtres entraîne une compassion et une admiration. Cette volonté de montrer la faiblesse, la maladresse dans leurs morceaux est tout à leur honneur et leur réussit clairement. Choisissant délibérément la naïveté, Wire parvient à une musicalité d’une franchise qui étonne et ravit.

“Too late” clôt l’album en un magma surprenant, progressant irrémédiablement vers un superbe final, exemple parfait du son post-punk. Ayant choisi (et quasiment conçu) très tôt cette voie-ci d’une complexification du punk, d’une élaboration de ce matériau fondamentalement brut, Wire poursuivra dans cette veine avec 154. Les membres se séparent alors pour divers projets solo, celui de Colin Newman étant particulièrement intéressant. Ils se reformeront plusieurs fois, utilisant de plus en plus l’électronique et délaissant la batterie. Ils donnent toujours des concerts extrêmement revigorants et très excitants pour les jeunes mélomanes qui n’ont pu voir les formations punk à l’époque bénie, il y a trente ans.

Pierre Castel.

Spirit of Eden. Talk Talk. 1988.

Talk Talk s’enferme une année en studio pour enregistrer un disque admirable. Précurseur du post-rock, Spirit of Eden fait figure de renaissance musicale superbe.

Le parcours musical de Talk Talk peut être qualifié d’exceptionnel. Rarement aura-t-on vu un groupe de rock changer de direction de manière aussi radicale, et surtout dans ce sens. En effet, beaucoup de grandes formations se sont oubliées durant des décennies les ayant laissées sur le bas-côté, de nouveaux courants ayant pris leur place, les reléguant au rang de dinosaures. Ici, c’est l’inverse. Talk Talk connaissait une gentille carrière de pop synthétique à succès (« It’s My Life », « Such a Shame »…) quand l’impensable arriva. Avec The Colour of Spring, Mark Hollis avait déjà pensé à inverser une tendance dans laquelle il ne se voyait pas continuer à vivre – écouter « Chameleon Day ». Mais c’est bien deux ans plus tard, avec Spirit of Eden, que les Londoniens se suicident commercialement, et accèdent enfin à une reconnaissance critique. Terminées les chansons pour E.M.I. calibrées radio de 3:30 min, voici des « pièces musicales » de six ou sept minutes s’enchaînant sans transition. L’auditeur entend ainsi une plage unique la plupart du temps, divisée seulement par le titre des morceaux, et séparée en son milieu par la nécessité du disque vinyle – le CD était sorti mais la composition d’un album en Face A/Face B était encore de mise*.

Les musiciens du groupe avaient suivi tête baissée leur gourou Mark Hollis dans cette aventure qui les avaient amenés à improviser une année entière afin de soutirer ces six titres géniaux qui aideront beaucoup à faire naître le post-rock. Refusant les bases traditionnelles de la pop jusque là monnaie courante pour eux, ils sautent le pas du rock et atterrissent directement dans un nouveau courant musical, encore sans nom. En décidant de supprimer les transitions des plages, en utilisant force instruments à vent (clarinette, hautbois, basson…) et surtout en abolissant la structure classique intro/couplet/refrain/couplet/refrain/pont/solo, Talk Talk élève le rock dans des sphères alors inconnues. Le post-rock demande à sortir du ventre des Anglais.

Spirit of Eden by Pierre on Grooveshark

Le mouvement ne verra pourtant le jour (officiellement) qu’en 1994, à la faveur de diverses formations ayant choisi cette voie expérimentale. Il faut saluer le courage d’un homme (Hollis) qui a refusé, d’un album à l’autre, le succès qui lui échouait, pour vivre une véritable aventure musicale, certainement plus intéressante personnellement et artistiquement que celle des tournées en pop-star à single. Il ne fut effectivement, dès la sortie de ce disque, plus question de promouvoir leur musique en concert. L’avenir de Talk Talk se jouerait en studio. Hollis sortira donc un dernier album avec son groupe (Laughing Stock, encore plus expérimental) et un seul en solo, tout aussi intéressant. Il ne donne plus de nouvelles depuis. Spirit of Eden reste aujourd’hui une très agréable surprise, un album remarquablement inventif, calme et réjouissant, et la promesse d’un nouveau rock, plus audacieux.

* 1988 est d’ailleurs, en France, la première année où les ventes de CD dépassèrent celles du 33T.

Pierre Castel.

Portada

Monster Movie. Can. 1969.

Can débute en 1969 sur la scène kraut. Avant leurs chefs-d’œuvre des années 1970, les amis de Cologne se faisaient remarquer par un disque psyché plutôt original.

Can (à l’époque The Can) fait partie des toutes meilleurs formations de krautrock, c’est entendu. Mais Can est aussi bien plus que cela. Choisissant un acronyme passe-partout qui veut cependant dire beaucoup (Communism Anarchism Nihilism), les musiciens débutent avec ce premier album par un disque presque classique. En effet, l’appartenance à la kosmiche musik n’est ici que faible ; les références musicales sont clairement psychédéliques. Pourtant, l’hypnose présente dans Monster Movie les dissocie de la plupart des artistes de rock psyché. Car le son métallique strident de la lead guitar a beau être orthodoxe, lorsque celle-ci est utilisée en boucle répétitive cela donne un résultat tout à fait différent d’un Jefferson Airplane ou d’un 13th Floor Elevators (groupes parfaitement respectables par ailleurs) à la même époque. La voix de Malcolm Mooney joue de répétition également, permettant à la gratte de s’envoler, au loin. Son psy lui demandera d’arrêter sa collaboration avec Can, craignant pour sa santé mentale. Cette anecdote prouve peut-être la sincérité de l’engagement vocal de ce sculpteur new-yorkais qui eut diablement raison de s’associer à Irmin Schmidt et Holger Czukay à son arrivée en RFA. Ces types allaient devenir les idoles d’une génération croissante d’amateurs de musique planante allemande.

La première face du disque ressemble assez à ce qu’Amon Düül – avant la séparation en deux entités distinctes, Amon Düül I et II – enregistrait au même moment, la formidable audace des Munichois en moins. La seconde, en revanche, mérite plusieurs détours. « You Doo Right » annonce avec fracas l’entrée en scène d’un immense groupe. Composé en montant six heures d’improvisation en studio, il en résulte vingt (trop courtes) minutes qui glacent le sang ou réchauffent le cœur, mais éblouissent dans tous les cas. Cette plage fantastique s’apparente à un mantra complètement habité par le chanteur. Inspirant la méditation (c’est le but du mantra bouddhiste), « You Doo Right » étonne par sa capacité à nous emmener très loin sans prise de drogue préalable. La voix s’y absente un moment, laissant place à un long temps instrumental, aussi réjouissant que stimulant, toujours foncièrement hypnotique. Le rythme ne s’accélère jamais et respecte en cela une certaine idée de la musique plus savante que populaire qui ne cède pas à la facilité de la précipitation. Ce morceau n’est qu’une ébauche du style propre et unique de ces incroyables Allemands. La suite de leur discographie est éblouissante. Ils enchainent les albums (un par an pendant dix ans) avec leur nouveau chanteur japonais taré, Damo Suzuki, qui saura apporter une autre touche d’étrangeté à une formation qui devrait rester longtemps dans la mémoire de son auditoire.

Pierre Castel.

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Flowers of Romance. Public Image Ltd. 1981.

Éblouissant objet sonore, Flowers of Romance fut moins remarqué que ses prédécesseurs. Pourtant, P.I.L. enregistrait pour la première fois un disque combinant parfaitement furie, rigidité et sérieux.

Comme son nom l’indique, Public Image Ltd (traduire : « réputation limitée »*) n’a jamais vraiment eu de succès public – très sporadiquement, notamment avec « This Is Not A Love Song » ou « Rise ». Et pourtant c’est un grand groupe. Après avoir désarçonné les fans des Sex Pistols avec son premier album en contrepoint, le groupe du plus grand leader punk enchanta les amateurs de bonne musique grâce au second. Puis ce fut Flowers of Romance. Comme son nom ne l’indique pas, c’est un disque roide à l’ambiance peu chaleureuse. En apparence. Ce n’est effectivement pas les effets de guitare abscons ou le jeu de batterie franchement amateur qui invitent l’auditeur à apprécier la galette. Il s’agit d’autre chose, une symbiose fabuleuse qui peut se faire jour dans le studio d’enregistrement, une atmosphère façonnée par ces types qui s’impose rapidement. Comment oublier l’intro du premier morceau – « Four Enclosed Walls » –, véritable ovni sonore (on pèse nos mots) sorti d’un lieu que l’on aimerait visiter?

Considéré comme absolument anticommercial il y a trente ans, l’album a quelque peu vieilli sur ce point. On a entendu musique bien plus hermétique depuis. Mais ce n’est évidemment pas là l’important. On trouve sur ce disque davantage qu’une énergie folle ou l’envie de réaliser un album génial ; il y règne un climat à la fois anxiogène (« Under the House ») et salvateur. C’est peut-être parce que John Lydon (qui ne maîtrisait aucun instrument) joue ici du saxophone et du banjo que l’album est remarquable. C’est probablement aussi parce qu’ils se foutent de la réception d’une telle musique qu’elle peut parvenir à un degré si élevé de puissance émotionnelle et d’intensité presque corporelle. Flowers of Romance, à condition de s’offrir à son écoute, devient nous, habite l’être pour tenter de ne plus le lâcher. Il faut certes l’écouter d’une traite et à un volume plutôt généreux pour que le philtre agisse, drogue parfaitement efficace.

Johnny Rotten (bien aidé par d’admirables prédécesseurs comme The Stooges ou The Ramones) avait montré au monde que l’on pouvait faire de la bonne et intéressante musique sans savoir jouer. Redevenu John Lydon, il poursuit dans cette voie avec un son plus savant mais une approche tout aussi anti-professionnelle, fuyant les spécialistes. Apparemment fait de bric et de broc, ce disque parvient à élargir les possibilités normalement mineures qui s’offrent à des mecs qui ne savent pas jouer d’un instrument. Mais ces types-là, qui crachent sur les virtuoses et n’ont que faire du Conservatoire, exécutent une partition sans fausse note. Mieux : de l’interprétation de celle-ci ils produisent quelque chose de magique, qui prend aux tripes autant pour effrayer que pour émouvoir. Flowers of Romance est finalement aussi beau que la traduction de son titre.

* « Public Limited Company » signifie aussi S.A., « Société Anonyme ».

Pierre Castel.