Tous les articles par Pierre Castel

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Flowers of Romance. Public Image Ltd. 1981.

Éblouissant objet sonore, Flowers of Romance fut moins remarqué que ses prédécesseurs. Pourtant, P.I.L. enregistrait pour la première fois un disque combinant parfaitement furie, rigidité et sérieux.

Comme son nom l’indique, Public Image Ltd (traduire : « réputation limitée »*) n’a jamais vraiment eu de succès public – très sporadiquement, notamment avec « This Is Not A Love Song » ou « Rise ». Et pourtant c’est un grand groupe. Après avoir désarçonné les fans des Sex Pistols avec son premier album en contrepoint, le groupe du plus grand leader punk enchanta les amateurs de bonne musique grâce au second. Puis ce fut Flowers of Romance. Comme son nom ne l’indique pas, c’est un disque roide à l’ambiance peu chaleureuse. En apparence. Ce n’est effectivement pas les effets de guitare abscons ou le jeu de batterie franchement amateur qui invitent l’auditeur à apprécier la galette. Il s’agit d’autre chose, une symbiose fabuleuse qui peut se faire jour dans le studio d’enregistrement, une atmosphère façonnée par ces types qui s’impose rapidement. Comment oublier l’intro du premier morceau – « Four Enclosed Walls » –, véritable ovni sonore (on pèse nos mots) sorti d’un lieu que l’on aimerait visiter?

Considéré comme absolument anticommercial il y a trente ans, l’album a quelque peu vieilli sur ce point. On a entendu musique bien plus hermétique depuis. Mais ce n’est évidemment pas là l’important. On trouve sur ce disque davantage qu’une énergie folle ou l’envie de réaliser un album génial ; il y règne un climat à la fois anxiogène (« Under the House ») et salvateur. C’est peut-être parce que John Lydon (qui ne maîtrisait aucun instrument) joue ici du saxophone et du banjo que l’album est remarquable. C’est probablement aussi parce qu’ils se foutent de la réception d’une telle musique qu’elle peut parvenir à un degré si élevé de puissance émotionnelle et d’intensité presque corporelle. Flowers of Romance, à condition de s’offrir à son écoute, devient nous, habite l’être pour tenter de ne plus le lâcher. Il faut certes l’écouter d’une traite et à un volume plutôt généreux pour que le philtre agisse, drogue parfaitement efficace.

Johnny Rotten (bien aidé par d’admirables prédécesseurs comme The Stooges ou The Ramones) avait montré au monde que l’on pouvait faire de la bonne et intéressante musique sans savoir jouer. Redevenu John Lydon, il poursuit dans cette voie avec un son plus savant mais une approche tout aussi anti-professionnelle, fuyant les spécialistes. Apparemment fait de bric et de broc, ce disque parvient à élargir les possibilités normalement mineures qui s’offrent à des mecs qui ne savent pas jouer d’un instrument. Mais ces types-là, qui crachent sur les virtuoses et n’ont que faire du Conservatoire, exécutent une partition sans fausse note. Mieux : de l’interprétation de celle-ci ils produisent quelque chose de magique, qui prend aux tripes autant pour effrayer que pour émouvoir. Flowers of Romance est finalement aussi beau que la traduction de son titre.

* « Public Limited Company » signifie aussi S.A., « Société Anonyme ».

Pierre Castel.

Le Top du mois : 1982

Thelonious Monk et Glenn Gould s’en vont cette année-là. 1982 est un millésime de transition, qui voit en Grande-Bretagne le post-punk s’essouffler tandis que la musique industrielle et la cold-wave fonctionnent à plein. Aux Etats-Unis, le punk-hardcore règne en maître.

20. Bad Brains (Roir Sessions). Bad Brains. Aussi à l’aise dans le reggae qu’avec le punk-hardcore, Bad Brains (dont on a dit à tort qu’ils fusionnaient les deux styles musicaux) joue ici rugueusement et intelligemment.

19. Stink. The Replacements. Alors peu connus, les Américains avaient enregistré là un véritable album de punk anglais période 77. Ils se perdront un peu quelques années plus tard (Don’t Tell A Soul, « I’ll Be You »…).

18. Plastic Surgery Disasters. Dead Kennedys. L’incarnation du punk-hardcore politique (Jello Biafra faillit être élu maire de San Francisco). Musicalement, entre les Sex Pistols et Blag Flag, lourd et nerveux, donc extrêmement efficace.

17. New Britain. Whitehouse. Extraterrestres il y a trente ans, les Anglais de Whitehouse sont aujourd’hui à peine plus écoutables pour les tympans – utilisations de très hautes fréquences. Mais c’est une expérience telle qu’elle en vaut la peine.

16. The Tunes of Two Cities. The Residents. Le groupe utilise ici l’Emulator, synthétiseur alors rarissime, à l’avant-garde des échantillonneurs. Le résultat est à la hauteur de l’originalité : un étrange disque progressivement envoûtant.

15. White Eagle. Tangerine Dream. Avant-dernier album de la période Virgin (qui devient progressivement un gigantesque label), Edgar Frœse se réinvente décidément très bien.

14. Revelations. Killing Joke. Conny Plank, le célèbre producteur kraut, est ici aux commandes. Il adoucit et polit clairement le son du groupe. Grâce à ce travail, le disque, moins violent que ses prédécesseurs, regorge de nouveautés mélodiques.

13. Junkyard. The Birthday Party. Seul disque de la formation classé dans les charts (vu la radicalité de la musique, c’était donc une douce époque…), Junkyard démontre que la folie rageuse a également sa place en studio.

12. Hex Enduction Hour. The Fall. L’album qui fit de Mark E. Smith une légende. Le groupe sans qui le brillant Stephen Malkmus serait toujours gardien de musée.

11. Sonic Youth. Sonic Youth. A cent lieues de ce que les New-Yorkais proposeront ensuite dans les années 1980, il dévoile une face insoupçonnée, extrêmement minimaliste, à l’époque partiellement répudiée par le groupe à cause d’une production trop léchée. La réédition de 2006 propose un live en sus qui représente beaucoup mieux le son du groupe d’alors.

10. Ice Cream for Crow. Captain Beefheart. Dernière œuvre musicale de Van Vliet avant qu’il ne se consacre à la peinture. Toujours aussi excitant et déjanté, Beefheart ne déroge pas à sa règle voulant ne rien faire comme tout le monde.

9. Beat. King Crimson. Composé en hommage aux écrivains beat et à Kerouac en particulier, King Crimson ressuscite après sept ans d’absence en se réinventant complètement. Impressionnant.

8. Miami. The Gun Club. Un Jim Morrison psychobilly, voilà comment feu Jeffrey Lee Pierce peut être décrit. Cet album reste parfaitement ancré dans la discographie punk-blues si particulière de ce groupe culte.

7. Pornography. The Cure. Dernier bijou des fabuleux Anglais, Pornography aurait constitué un magnifique chant du cygne. Robert Smith tente malheureusement depuis trois décennies de réitérer ses somptueux exploits passés. En vain.

6. Ambient 4: On Land. Brian Eno. Quand l’immense Brian Eno collabore avec le grand Bill Laswell, cela donne un disque de dark-ambient impeccablement maitrisé et un album semblant venir de nulle part. Oui, Eno sait tout faire.

Top 5 sans ordre.

Vs. Mission of Burma. Le punk progressif de Mission of Burma concrétisé sur cet album (ils avaient précédemment sorti le superbe E.P. Signals, Calls and Marches), les Bostoniens peuvent reposer en paix, leur cité est mémorable.

Garlands. Cocteau Twins. Très sous-estimé, ce premier album des Ecossais à la fois inquiétant et rassurant, lent et rapide, froid et émouvant invente tout de même la dream-pop. Ce qui n’est pas rien. La boucle mélodique à la guitare de « Blind Dumb Deaf » annonce même le My Bloody Valentine de Loveless.

Violent Femmes. Violent Femmes. L’originalité de cette formation du Wisconsin éclate sur leur premier album éponyme, parfait mélange de folk et de punk – c’est visiblement possible. Un grand disque très simple.

Homotopy to Marie. Nurse With Wound. La musique expérimentale qu’offre Steven Stapleton regorge de trouvailles époustouflantes. Ce disque patient est le début d’une carrière aussi foisonnante que stimulante. Moins provocateur que ses compères de musique industrielle, cet artiste trop méconnu peut être qualifié de musicien de génie.

2×45. Cabaret Voltaire. Oscillant toujours entre post-punk et musique industrielle, les Anglais de Sheffield trouvent la juste proportion pour plaire en déroutant. Leur influence sur la house et les musiques électroniques expérimentales futures est capitale.

La No wave, mini courant musical délaissé par tout le monde aujourd’hui vient de s’éteindre. Elle n’avait en même temps pas vocation à perdurer. L’heure est tout de même à la vitesse et aux déflagrations sonores en tout genres. Parmi les groupes les plus marquants, on retiendra bien évidemment Mission of Burma, auteur d’un punk progressif rafraîchissant et salvateur, les nouveaux Cocteau Twins qui se permettent de prendre le contre-pied de l’époque en produisant une musique lancinante et éthérée. Violent Femmes, dans un autre registre mais dans le même esprit d’indépendance, débarque avec son folk déluré et rapide. La musique indus ne faiblit pas et regorge alors de pépites : Homotopy to Marie et 2×45 étonnent et ravissent toujours autant. Eno, The Cure, King Crimson et Captain Beefheart sont les valeurs sûres d’une année pourtant pas impérissable dans leur carrière. Enfin, Sonic Youth entre pour la première fois en studio, et c’est donc une date à marquer d’une pierre blanche, pure et parfaite.

SANS OUBLIER :

- Meat Puppets. Meat Puppets. Avant d’inventer le grunge, Meat Puppets naviguait sans souci dans le punk-hardcore.

- Trans. Neil Young. Tentative de communication avec son fils handicapé mental, Trans surprendra tout le monde : Neil Young chantait à travers un vocoder sur des morceaux parfois électroniques. Le disque vaut surtout pour « Like an Inca » et « Computer Age » (repris plus tard par Sonic Youth).

- Ship Arriving Too Late to Save a Drowning Witch. Frank Zappa. A écouter :“Drowning Witch”, fourre-tout éblouissant.

- Under The Big Black Sun. X. Ray Manzarek s’occupe toujours de la production des Californiens. Plus sage que les premiers albums.

- Coda. Led Zeppelin. Chutes de studio s’étalant sur dix ans et morceaux live épars, on retiendra surtout l’album pour « Bonzo’s Montreux » et « Wearing and Tearing ».

- Milo Goes to College. Descendents. Puéril mais très réjouissant.

- The Rise and Fall. Madness. Avec ce concept-album, les piliers du ska-revival prennent des risques. Les Suédois de Liberator s’en souviendront.

- Offene Turen. Hans-Joachim Roedelius. De la superbe kosmische musik.

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Mi Media Naranja. Labradford. 1997.

Après trois albums réussis, Labradford entre dans une autre dimension avec Mi Media Naranja, disque crypté mais limpide au visage serein.

Labradford, ou l’art de suggérer. Mi Media Naranja ne déroge pas à sa règle. Même si ce disque est plus rythmé que les précédents opus, Labradford n’est pas là pour exhiber. Il dévoile. La sonorité de cet album est très proche de celle de Godspeed You! Black Emperor – son exact contemporain – ; il contient le même type de boucle mélodique et de sons libres et lents. Cependant, contrairement à leurs compères québecois, Labradford ne choisit jamais l’explosion, ni même l’effusion. Il est véritablement ici question d’un post-rock à l’allure ambient. On recommande donc une écoute allongé, au calme. Alors la force de cette musique opérera. C’est l’élément essentiel à toute absorption d’un disque de ces Américains paisibles et réfléchis. Une écoute attentive, un demi-sommeil qui seuls peuvent recevoir les ambiances nacrées, souples et volatiles de Mark Nelson, tête pensante de la formation de Richmond, en Virginie. Le titre des plages (« S », « G », « C »…) ont d’ailleurs tôt fait de renseigner sur l’originalité, sinon l’étrangeté, de cette musique.

Une forme statique. C’est à peu près ce à quoi l’on pense lorsqu’on entend les premières notes de chaque morceau. L’air de ne jamais démarrer permet toutefois à l’oreille de mieux appréhender les sons. Il ne s’agit pas, pour autant, d’une improvisation contrôlée. Mark Nelson est là, qui compose, avant d’enregistrer consciencieusement, toujours en une prise unique. Il pourrait y avoir de la frustration à ne pas recevoir ce que l’on attend de la suite de ces compositions, à savoir un éclatement. En effet, les boucles mélodiques stagnent quasiment, ne se développant que très peu, mais le plaisir réside justement là, dans une stase que l’on comprend terminale. On ne cherche plus alors de secousse telle que Mogwaï les produit bien (trop) souvent. L’ambiance s’installe, et fait son oeuvre. La pochette de l’album (aux superbes tons d’un pourpre obscur) reflète les sons produits par ces instruments qu’on a du mal à identifier comme guitare, basse, clavier. Leur mixité les fait s’entrelacer sans qu’on se pose de questions. Antonioni ou Terrence Malick auraient très bien pu s’emparer de ces arabesques sonores. Comme ce n’est pas chose faite, on peut les écouter sans images identifiées, en fermant les yeux. Le maître d’oeuvre Nelson opère désormais au sein de Pan American, petit frère de Labradford, aujourd’hui éteint. Ses disques ont toujours la même tonalité mais n’atteignent plus la majesté de Mi Media Naranja.

Pierre Castel.

Kraftwerk. Kraftwerk. 1970.

Deux musiciens brillants de Düsseldorf publient un premier album étrange, puissant et fantastique. Kraftwerk (I) signe le début d’une gloire critique et publique.

En 1970, la formation d’avant-garde allemande Organization sort Tone Float, disque génial (quoiqu’un peu daté) produit par Conny Plank – un des grands artisans du son kraut). Quelques mois plus tard, deux des membres quittent le groupe et délaissent l’improvisation qui lui est chère pour fonder Kraftwerk, futur emblème des musiques électroniques contemporaines. Alors qu’Organization s’inspirait aussi bien de Stockhausen que de Tangerine Dream, Kraftwerk tente une approche musicale quasi ex-nihilo et publie un premier album presque parfait. Mélange d’excitation et de calme feutré, cet éponyme fait plaisir à entendre.

On découvre en général ce disque après les plus connus (The Man-Machine et Trans-Europe Express) ; quel n’est alors pas notre étonnement ! Tout d’abord, cela n’a pas grand-chose à voir. Mais c’est surtout bien plus intéressant. Il n’y a ici aucun compromis et les contraintes n’existent pas. Ces types-là font la musique qu’ils aiment sans se soucier des autres, à tel point qu’ils embaucheront un grand nombre de batteurs et divers instrumentistes sans jamais s’en satisfaire. Parmi eux, Michael Rother et Klaus Dinger, deux amis qui partiront fonder Neu!, éblouissant héraut de la kosmische musik. Les débuts de Kraftwerk sont donc impressionnants. Structurant leurs compositions bien davantage qu’avec Organization, les compères enregistrent un album ahurissant de modernité. Les sonorités mélodiques modifiées par ordinateur (ou plutôt « gigantesques outils électroniques », on est en 1970…), la musique produite inquiète et ravit en même temps – et parfois pour la même raison.

Beaucoup moins politisés que par la suite – Autobahn, Radio-Activity, Hutter et Schneider « inventent » le rock électronique en passant par la mode psyché (avec Tone Float). « Stratovarius » est emblématique de leur timbre d’alors. Allant chercher parfois des fréquences assez hautes sans jamais heurter l’oreille, ils touchent à la future musique industrielle en s’inspirant de la musique concrète par l’utilisation de matériaux non instrumentaux – cordes et autres barres métalliques. Extrêmement originale à l’orée des années 70 et toujours aujourd’hui, on ne mesure que difficilement l’avance que ces Allemands un peu fous avaient à l’époque. Cette musique dérangeait, déplaisait (le disque n’eut aucun succès) car elle demande l’effort d’écouter des plages foutraques de dix minutes. Passé ce léger contretemps, le plaisir afflue, hémorragique. Plus tard, la formation de Düsseldorf cèdera progressivement à la facilité, non sans retenir tout de même l’attention des puristes. Mais ce disque, Seigneur, quel feu !

Pierre Castel.

The Horrible Truth About Burma. Mission of Burma. 1985.

Un disque qui offre l’énergie contrôlée de Mission of Burma sur scène est sorti après la séparation du groupe. Il se situe au sommet de ce que le post-punk propose de mieux.

L’intro du premier morceau de ce live propose une très juste vision de ce qu’est Mission of Burma. Elle se prolonge le temps de la plage, se confondant avec son prolongement, inexistant. Cet avant-propos dit parfaitement ce que la musique des Bostoniens propose : un punk étiré, sans nécessité de crier. Un après punk. S’il ne s’agit pas forcément d’une amélioration de ce style musical rageur, on peut le lui préférer nettement. On retrouve les caractéristiques de leurs cousins du hardcore Blag Flag, Bad Brains ou Minor Threat – férocité, intensité et furie – avec, en addition, un jeu parfois langoureux et, surtout, toujours mélodieux. Le post-punk de Mission of Burma parvient à réaliser de formidables morceaux punk de plus de quatre minutes, et rien que ça, c’est incroyable. The Horrible Truth About Burma regroupe quatre concerts américains où le son, assez crade mais pas trop, représente infiniment mieux l’éclat de la formation qui peut difficilement s’épanouir en studio – Vs. reste cependant un excellent album.

« Peking Spring » et sa rupture rythmique entraînent facilement l’auditeur dans le fouillis maîtrisé du trio. Les deux reprises qu’on trouve ensuite – « 1970 » des Stooges et « Heart of Darkness » de Pere Ubu sont étonnantes de réussite, transmuées pour devenir leurs chansons à eux, si bruyantes et envoûtantes. Ainsi, sans jamais oublier de jouer rapidement et pour soi-même, Mission of Burma retranscrit l’essence punk. En y ajoutant leur sauce, ils le rendent progressif. L’audace (le risque ?) de la sélection de tels morceaux pour leur unique live publié les rend encore plus attachants. En effet, après une écoute complète, on se rend compte qu’aucune des chansons jouées ici n’était sortie sur disque. Un live d’inédits, en quelque sorte. Et quel ravissement de s’apercevoir que des chutes de studio peuvent être aussi exceptionnelles. L’homogénéité de l’album, pas indispensable pour du punk, achève de le faire entrer parmi les grands disques de cette époque enregistrés en direct. L’expérimentation de Mission of Burma n’était pour son leader Roger Miller qu’une prémisse. Il poursuivra sa voie dans les recherches stylistiques avec The Birdsongs of The Mesozoic, formation de musique répétitive dans le sillage de Philip Glass qui propose depuis vingt-cinq ans des albums intéressants mais très inégaux. Mission of Burma reste donc finalement l’aboutissement de Miller. Fugazi et Husker Dü peuvent dire merci.

Pierre Castel.

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Le Top : 1973

L’année 1973, qui voit mourir Gene Krupa et Ben Webster, symbolise le déclin des grands groupes de rock traditionnels, l’âge d’or de la kosmische musik et la stabilisation du funk qui s’immisce un peu partout en donnant lieu à de nombreuses fusions.

20. Cyborg. Klaus Schulze. Le grand Klaus, égal à lui-même, c’est-à-dire grandiose.

19. Live in Europe. Creedence Clearwater Revival. Enregistré alors que le groupe est en déclin, le son live est plus rêche et massif qu’en studio. A découvrir.

18. Fresh. Sly & The Family Stone. D’une richesse étonnante et d’une musicalité innée. Tout coule de si évidente façon que c’en est troublant

17. Innervisions. Stevie Wonder. Deuxième volet d’une tétralogie qui propulsera Little Stevie parmi les génies de la musique populaire, Innervisions synthétise soul, funk et R’N’B pour un résultat fort sympathique.

16. Angel’s Egg. Gong. Fantastiquement fantasque. A réécouter pour discerner toutes les bizarreries propres à une époque bénie.

15. Overnite Sensation. Frank Zappa. Un album de Zappa euphorique et léger, parfaitement orchestré.

14. Cosmic Slop. Funkadelic. Album peu connu. La carrière de la troupe n’ayant pas connu de ratés, il s’écoute comme tous les autres : superbement bien.

13. Catch a Fire. Bob Marley. Le prophète jamaïcain révolutionne le reggae en l’encrant pour la première fois dans l’histoire de la musique populaire occidentale. Le début d’un mythe.

12. Houses of the Holy. Led Zeppelin. Comme dans chaque album de Led Zep jusqu’à 1975 inclus, les Anglais se réinventent, se permettant même une incursion dans le reggae (« D’yer Mak’er »). Agressivité contrôlée et flamboyance rythmique en sont les maîtres mots.

11. Aladdin Sane. David Bowie. L’immense Bowie parvient, moins d’un an après son chef-d’œuvre The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars à reproduire sa formule magique. Du morceau-titre (époustouflant) à « Time » en passant par « Panic in Detroit » ou « Cracked Actor », cela fonctionne parfaitement.

10. IV. Faust. Décidément, Faust se situe à un autre degré, une autre planète, un tout autre niveau, même si cet album étonne moins que les précédents.

9. Space Ritual. Hawkwind. L’essence du stoner. C’est tout.

8. Mekanik Destruktiw Kommandoh. Magma. Si l’on excepte les musiques électroacoustiques, la formation de Christian Vander est la seule à tenir la comparaison face aux anglo-saxons des années 1970. Et cette route est passionnément tortueuse.

7. Dark Side of The Moon. Pink Floyd. Evidemment indispensable, au sommet de la recherche acoustique. Un exemple de production impeccable. Indémodable près de quarante ans plus tard.

6. Atem. Tangerine Dream. Un modèle de pureté kraut.

5. Starring Rosi. Ash Ra Tempel. Peut-être un peu moins étrange que les autres productions du groupe, Starring Rosi se charge néanmoins de montrer à quel point Ash Ra Tempel est, quand il le souhaite, largement au-dessus du lot. Encore bravo.

4. Birds of Fire. Mahavishnu Orchestra. Chose rare : John McLaughlin et ses compères, par un savant dosage, arrivent à proposer une musique extrêmement technique sans souler ni anesthésier.

3. Larks tongues in Aspic. King Crimson. L’un des tout meilleurs groupes anglais des années 1970 en pleine forme. Terrifiant, émouvant, expérimental, libre. Sublime.

2. Join Inn. Ash Ra Tempel. Le secret le mieux gardé de la R.F.A. Une plage par face, des sensations multiples, un disque impérissable.

1. (No Pussyfooting). Robert Fripp & Brian Eno. Hors du temps, quasi-expérimentale, cette œuvre ne ressemble à rien de terrestre. Ahurissant de modernité, les deux amis enregistrent là un disque magique.

Il paraissait évident d’accorder dans cette sélection 1973 une place de choix à la kosmische musik tant elle redonna du souffle aux Anglo-Saxons. Si importante soit-il à ce moment-là, ce mouvement ne représente « que » un quart de la sélection. Il truste cependant les premières places. Il faut bien avouer qu’ Ash Ra Tempel propose une musique extraordinaire, et qu’à ce titre il n’est pas exagéré de faire figurer les deux disques qu’ils sortent cette année dans les cinq premières places. Les « auteurs classiques » que sont Zappa, Stevie Wonder, Led Zeppelin, Bowie, Creedence et Pink Floyd sont représentés en dépit du fait qu’on ne trouve pas là leur meilleur album. Le funk, alors florissant, est à l’honneur grâce à deux de ses plus grands représentants, Sly et Funkadelic, les deux familles un peu tarées. King Crimson ne devrait jamais arriver après le podium dans n’importe quel classement que ce soit, nous en conviendrons tous.
Pour ce que est du vainqueur, il suffit d’écouter (No Pussyfooting) d’une traite, tout seul, même allongé sur un lit de fakir ou dans une bassine d’eau gelée pour être convaincu de sa légitimité au sommet.

SANS OUBLIER :

- It’s Only a Movie. Family

- Goats Head Soup. The Rolling Stones. Contrairement à ce qu’on a pu dire, cet album tient très bien la route, grâce notamment aux géniales « 100 years ago », « Dancing With Mr. D. » ou « Doo, doo, doo, doo, doo ».

- Marjorie Razorblade. Kevin Coyne.

- Neu ! 2. Neu !`

- Future Days. Can. Un excellent album de la formation germanique toujours géniale.

- Paris 1919. John Cale.

- Mott. Mott the Hoople

- Sabbath Bloody Sabbath. Black Sabbath.

- Tales From Topographic Ocean. Yes.

- After the Ball. John Fahey. L’oncle John nous offre des berceuses et autres ballades de grande classe, comme il sait les concocter. Plus festif, provoquant moins la déprime qu’à ses plus belles heures.

- The Great Lost Kinks Album. Il suffit presque que Ray Davies chante n’importe quoi pour que l’on soit en admiration devant l’ensemble de la production des morceaux kinksiens.

- Wishbone Four. Wishbone Ash. Le meilleur des groupes ringards. Toujours aussi efficace. Avec des parties vocales à la Roger Daltrey. Quelques morceaux très faibles cependant.

Pierre Castel.

Malesch. Agitation Free. 1972.

Agitation Free débarque à l’aurore des seventies dans le paysage kraut et ébouriffe son monde en proposant un space-rock fluide et racé. Un disque voyageur et indispensable.

L’une des formations majeures de la kosmische musik a la douce idée d’enregistrer un premier album après un séjour au Liban. Il s’intitulera Malesch, ce qui signifie à peu près « c’est pas grave, on s’en fout », locution très usitée au pays du Cèdre. Contrairement à ses compatriotes, la formation de Michael Hoenig est plus orientée anglo-saxonne, et ne résonne pas vraiment teuton. Cet album en particulier donne l’impression qu’un vaisseau ennemi s’est échoué en plein désert. L’inquiétude règne.

L’emploi des bongos et autres marimbaphones y sont pour beaucoup dans l’ambiance de légèreté solaire du disque. Les différents claviers – jusqu’à cinq par morceau – finissent par donner cette touche kraut si caractéristique. Il s’agit bien de musique planante et pourtant Pink Floyd est très loin. Certaines plages (« Sahara City ») introduisent longuement un thème éthéré avant de faire entrer une guitare acide pour quelques riffs très accrocheurs sans être évidents pour autant. Les membres d’Agitation Free se permettent d’enregistrer la musique qu’ils désirent faire. C’est cette liberté artistique qui les laissa dans l’ombre. Ils y sont visiblement toujours, sans que l’on comprenne toutefois pourquoi les Anglais parvenaient, eux, avec une audace parfois équivalente, à la célébrité. C’est fort dommage. Le krautrock regorge de bijoux mais une poignée d’amateurs seulement en écoute aujourd’hui. Parfaitement instrumentale, la musique de ces Ouest-Allemands ne propose de texte que par enregistrements volontairement salis enregistrés au préalable puis réintroduits en studio.

On retrouvera cette technique qui divise nettement voix et instruments vingt ans plus tard dans bien des formations de post-rock, friandes de ce procédé. Ces voix, tantôt arabes, allemandes ou anglaises, achèvent de brouiller les pistes perdues du désert cosmique. Un des plaisirs pris à l’écoute de ce disque provient notamment de cette perte de repères, aidée par les titres des plages, l’album enchainant « Khan el Khalili », « Pulse », « Rücksturz ». Si on ne sait pas où l’on est, c’est probablement que les musiciens ont bien fait leur boulot : on nage en plein désert, fait de langueurs mélodiques et de contretemps lumineux. Hoenig quittera le groupe en 1974 après avoir publié un deuxième album et un live tout aussi intéressants. Accepté par Tangerine Dream, seule formation de kosmische musik à avoir connu le succès, il composera pour des films et des jeux vidéos tout en conservant son intégrité artistique. Agitation Free a l’honneur de figurer sur la fameuse et néanmoins extravagante « Nurse With Wound list » qui n’a pas fini d’intriguer les mélomanes.

Pierre Castel.

Peng, Stereolab.

Peng ! Stereolab. 1992.

Non content de profiter de l’immense héritage musical londonien, Stereolab apporte sa petite pierre à l’édifice en parvenant à proposer un son original à l’aube des années 1990. Orgueilleux mais réussi.

Il fut un temps où Stereolab n’était pas chiant. Où ces musiciens parvenaient, en quelques minutes, à sonner étrange, lugubre et fascinant à la fois. En choisissant de jouer avec un Moog et un farfisa, les Londoniens savaient qu’ils auraient à soutenir la comparaison avec tous les monstres de la kosmische musik des années 1970. Les répétitions rythmiques et l’allure psychédélique des mélodies du groupe les ancraient également sans discuter du côté du kraut. Grand bien leur prit de pousser l’ambition jusqu’à ne (presque) jamais se compromettre – ils ont beau sonner moins bien maintenant, ils ne sont pas corrompus. Revenons cependant aux débuts. Peng ! arrive comme un cheveu sur la soupe anglaise de l’époque. The Jesus and Mary Chain rend l’âme, The Charlatans n’excite personne et The Cure oublie qu’il fut un immense groupe. Il est vrai que Spiritualized amorce alors son ascension folle mais du côté de la pop intelligente, la vie ressemble aux rues de Manchester. Stereolab pense donc à sortir un disque pour déprimer les gens en s’amusant.

Le terme de pop expérimentale n’est pas usurpé en ce qui concerne cet album tant il est vrai que l’auditeur oscille constamment entre envie de bouger son cul et désir de s’allonger en se laissant guider par ces instruments de musique somme toute bizarroïdes. Peng ! commence bien, se poursuit bien et finit bien. Il n’est pas un moment où on ne se pose de bonnes questions – pour les morceaux qui pulsent : « C’est mortel ou c’est vraiment mortel ? », pour les morceaux planants : «  Où suis-je ? ». On sait de toute évidence que le disque est bon, limpide et cohérent malgré les ambiances à l’opium que délivre le Moog. « Super Falling Star » et surtout « The Seeming and the Meaning » font songer à la face B de Neu ! 2 (souvenez-vous, les morceaux « 78 Tours ») le chant franglais en plus. Les passages les plus radicaux de l’album, par leur fond sonore brouillon et inébranlable, frôlent la musique industrielle, elle aussi londonienne. Cependant, et c’est une des forces de ce disque, Stereolab ne choisit jamais son camp stylistique afin de développer un son qui deviendra vite le sien. Plus tard, la voix de Laetitia Sadier s’affirmera (trop) et la musique semblera devenue son faire-valoir. Ici, elle a encore sa place et permet de boire avec Baudelaire (« Enivrez-vous ») en attendant les effets réels de l’ivresse qui surviennent à temps (« Stopmach Worm »). La pochette donne un parfait aperçu de la musique qu’elle recouvre. Puissante, ondulée, limpide et corrosive. Peng ! touche au classicisme et ravit les sens.

Pierre Castel.

Dear Sir/Myra Lee. Cat Power. 1995/1996.

Une première et unique séance de studio a suffi à la prêtresse du sadcore pour imposer le son de sa voix d’outre-tombe et la certitude implacable de sa guitare vacillante. Eblouissant.

Début 1994. C’est en effectuant la première partie de Liz Phair que Chan (prononcer « Shawn ») Marshall rencontre son premier ange gardien, Steve Shelley. Encouragée, conseillée et bien aidée par ce dernier – il sera longtemps son batteur attitré –, elle enregistre vingt titres en une séance. La future Cat Power dispose là de l’intégralité de ses deux premiers disques. Fin 1994. Chan Marshall aurait pu mourir tranquille, elle vient de donner au monde ce qu’elle avait de mieux. Les quelques amateurs qui l’ont vue sur scène n’ont alors rien à se mettre sous la dent (youtube ne signifie rien pour personne). L’année qui suit accueille Dear Sir et Myra Lee, deux joyaux aux multiples facettes. On n’est pas sûr que cette musique plaise alors on attend. On ne publie pas, on attend. Tous les albums de Cat Power ont malheureusement dû attendre de nombreux mois – deux ans parfois – avant de sortir. Elle n’est en ces temps-là que peu considérée médiatiquement (Les Inrockuptibles publient un entretien en 1996, puis calme blanc). Pourtant, c’est bien le préambule de sa carrière qui éblouit. « No Matter » a beau ressembler à une intro du Sonic Youth époque Dirty et Experimental Jet Set, Trash & No Star, le reste de ce Cher Monsieur paraît bien neuf dans la planète des musiques populaires. Plus déprimée que P.J. Harvey, bien moins branchée que Beth Orton, offrant un son plus rêche et profond que Fiona Apple, on comprend la raison de son aller-retour rapide chez les disquaires.

« Mr Gallo » propose, si l’on veut bien s’y pencher sérieusement, un voyage dans le corps torturé de cette jeune fille qui semble pourtant bien pur(e). Détournant les codes de l’indie-rock alors au faîte de sa popularité, elle n’hésite pas à offrir des répétitions mélodiques parfois composées de deux accords sur une même chanson. Et lorsqu’elle crie, c’est sincère. Idiot de parler de ça ? En temps normal certainement, mais il est si rare d’entendre cette rugosité dans le chant, cette douceur si austère qu’on se doit de le souligner. Livrée à elle-même, elle ne chante ni ne joue pour personne – si ce n’est sa mère, qui a donné son nom au deuxième album. Il est intrigant d’écouter cette « séance » de décembre 1994 en entier car on croit remarquer que la jeune femme progresse. Comme si, mue par le plaisir – le soulagement ? – d’enregistrer, elle accélérait le processus de la réussite artistique. Ces morceaux furent tous enregistrés en même temps, on jurerait pourtant que la chanteuse se hâte de devenir la musicienne la plus intéressante de la décennie 1990. Quand des groupes entiers se démènent sur scène de nombreuses années et en studio accompagnés d’arrangeurs et producteurs « renommés », Marshall fonce lentement vers la réussite artistique sans s’en soucier. Elle est d’ailleurs probablement parvenue en deux dizaines de cubes sonores, tantôt âpres, tantôt fluides, parfois candides mais toujours puissants, à ressembler au Messie féminin de la musique alternative indépendante. En signant chez Matador, elle est ainsi étiquetée rock-indé mais sait pertinemment qu’elle peut enregistrer ce qu’elle souhaite. Nous sommes en 1995, elle s’apprête à enregistrer à nouveau avec aux fûts Maître Shelley pour concevoir ce qui sera son dernier disque exceptionnel (What Would The Community Thinks). Depuis, le pouvoir du chat s’est étiolé, sa puissance et son aplomb l’ont quittée. Le sadcore s’était enfin trouvé un alibi féminin. On préférait quand elle buvait.

Pierre Castel.

Pochette de l'album Myra Lee

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