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Still. Joy Division. 1981.

Une collection de raretés et l’ultime concert du groupe en intégralité. Still est diablement indispensable pour tout amateur de Joy Division.

Du vivant de Ian Curtis, un seul album complet de Joy Division vit le jour. Puis, la légende fit son oeuvre. Trente ans après sa mort, une multitude d’objets en tout genres parurent, enrichissant (souvent) ou polluant (parfois) leur désormais riche discographie. Parmi les documents intéressants, Still se démarque. Son titre, que l’on pourrait traduire par “encore, toujours” ou “calme, tranquille”, interprétons-le comme une force toujours là, posée calmement. Double disque à sa sortie, la densité du produit proposé époustoufle l’auditeur toujours pas remis de la claque limpide Unknown Pleasures et la foudre contenue de Closer. Les dix premiers titres sont joués tambour battant, faces B ou raretés toutes enregistrées avec Curtis. La valeur des morceaux atteint rapidement la puissance de leurs albums studio. On retrouve la même course statique dans “Glass” ou “Walked in Line” que dans les “tubes” de leur disque premier-né : un “jogging” épileptique effectué sur place par le chanteur sur scène, langage du corps fascinant et déroutant.
La première galette se clôt sur une reprise (“Sister Ray”) du Velvet Underground. Il s’agit peut-être du seul défaut de Still, qui aurait dû se concentrer totalement sur la production joydivisionienne et ne pas se perdre en reprenant un sommet indépassable des New-Yorkais – la cover par Suicide leur rendait mieux hommage.

L’introduction du deuxième disque n’est autre que “Ceremony”, premier single du futur New Order. Quel dommage cependant que le mixage de la voix de Curtis soit si mauvais. Sur ce fabuleux morceau posthume, on distingue ainsi fort mal son superbe chant qu’on devine tout de même acéré, lancinant. S’ensuit neuf (dix, sur certains pressages) autres chansons live d’une performance inoubliable puisqu’elle est la dernière. Ian Curtis, vingt-trois ans, se pendra deux semaines plus tard. C’est bien ce tout jeune mortel qui chante comme un vieil homme déjà détruit par la vie, avec cette magique voix d’outre-tombe. “Passover” et surtout “Transmission” démontrent la rage et la volonté que les musiciens mettent dans leurs passages scéniques. Toujours très proche des versions studio, leur musique en concert n’a ni besoin d’interprétations allongées ni de modifications improvisées ; la dureté du son et la brièveté des morceaux est la qualité essentielle des Anglais. La section rythmique répétitive et martiale fidèle au groupe achève de faire entrer ce disque dans le mythe de la musique mancunienne. La fulgurance de cette formation, trois ans à peine, lui permet de faire partie de la légende du rock, au sommet du post-punk.

Pierre Castel.

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Upgrade & Afterlife. Gastr del Sol. 1996.

Gastr del Sol poursuit son chemin, tout seul et sûr de lui, dans l’univers foisonnant et surprenant qu’il a créé. Un grand disque.

Deux membres de la première mouture de ce combo furent co-fondateurs de Tortoise, modèle absolu de post-rock pour la critique européenne. Ceci explique, en partie, l’importance de cette formidable machine à réussites artistiques. Deux ans et deux albums après le départ des bienheureux John McEntire et Bunky Brown, Gastr del Sol, mené de main de maître par le génial Jim O’Rourke, sort Upgrade & Afterlife. Ce disque semble la continuation sublime d’une musique toujours aventureuse et fort riche en découvertes, écoutes après écoutes. O’Rourke, sorte de jeune John Fahey très expérimental et téméraire, n’hésite pas à brusquer l’auditeur, comme depuis ses vertes années – six oeuvres audacieuses publiées à seulement vingt-trois ans. Comme d’habitude donc, le petit (par la taille) multi-instrumentiste invente et se réinvente, sans lasser jamais son assistance. L’atonalité est une constante d’écriture musicale dans son oeuvre protéiforme, qui comprend également le respect des gammes classiques, que l’on retrouve par exemple dans des parties de guitares acoustiques parfaitement éclairées et légères.

Le bidouillage électronique y est au moins aussi important. Il intervient, associé à des passages de cordes ultrasaturés, au milieu de morceaux folk splendides ou de moments lancinants d’improvisation libre. Une liberté d’action est forcément rafraîchissante et très agréable, pour le corps mais aussi l’esprit. La surprise, même en connaissant quelque peu l’oeuvre du Chicagoan, est totale. Dépourvu de repères, ses pistes brouillées, le mélomane averti prend son pied à chaque instant, pourvu qu’il adhère au post-rock le plus expérimental. Notons la présence indispensable du guitariste David Grubbs (de Louisville, évidemment) ayant déjà officié pour Codeine, The Red Krayola, Bastro et Brise-Glace – rien que ça !


Atonalité au piano et polyrythmie affichée, Gastr del Sol se montre d’une redoutable efficacité dans la tentative de conviction des réticents au post-rock. D’un sérieux à toute épreuve, la composition de cet album comprend des invités de marque comme les électrons libres Kevin Drumm (guitare) ou Mats Gustafsson (saxophone). John McEntire revient donner un coup de main à la batterie mais l’événement est sans aucun doute la présence de Tony Conrad. L’époustouflant et si rare violoniste expérimental participe à cet enregistrement d’exception. Une intense reprise de Fahey (“Dry Bones in The Valley”) particulièrement longue – douze minutes – clôt un des disques les plus intrigants, les plus déboussolants de l’année 1996. Bonne écoute.

Pierre Castel.

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Yeti. Amon Düül II. 1970.

Le plus grand album de ce collectif mythique, Yeti, prouve une fois encore que le grand krautrock n’a rien à envier aux plus grands groupes anglais de l’époque. Indémodable.

Peut-être le plus britannique des groupes krautrock, Amon Düül II a connu son heure de gloire au pays de la Reine. Au point qu’à Nottingham par exemple, il était de bon ton au début des seventies de s’appeler “Yeti” entre chevelus*. La deuxième levée des Allemands se nomme donc Yeti, quatre lettres pour soixante-dix minutes de fureur. Tantôt franchement folk, raisonnablement psychédélique, souvent planante, la musique ici proposée est un véritable voyage dans le temps. Question géographie, on hésite entre le Moyen-Orient et les campagnes anglaises, la R.F.A. étant occultée. C’est ce patchwork formidable de sons et de couleurs qui rend ce disque profondément kosmische. La sincérité des musiciens et la qualité musicale vont très vite rendre la formation populaire outre-Rhin, la critique les acclamant également.

Le chant de Renate Knaup se fait plaintif, torturé, craintif ; la musique suit, et tout fonctionne à merveille. Au bord de l’expérimentation, les sept compères s’en sortent toujours à temps, et leurs longues plages (souvent plus de 9 minutes) sont découpées en trois ou quatre chansons différentes, se mariant pourtant parfaitement entre elles. Le violon n’a jamais résonné aussi psyché et l’utilisation des claviers ne s’est en rien démodée.

A l’écoute de cet album, c’est bien d’ensorcellement qu’il faut parler. Tout d’abord, la pochette représentant la mort en train de faucher, sur fond bleu et orangé, entraîne dans une contrée étrange. Ensuite, les voix, stridentes, malades, apparaissent et disparaissent en menaçant toujours l’auditeur. La densité de la musicalité enfin, impressionne et resserre l’assistance, le compresse, pour son plus grand bonheur. La musique d’Amon Düül II ne laisse pas indifférent, car elle est baignée de franchise, parcourant le disque en ligne droite, ne déviant que pour revenir de plus belle inquiéter et ravir. Les faces C et D du vinyle original comportent les meilleurs titres. Trois improvisations parmi lesquelles un hommage à la firme phamaceutique Sandoz, responsable de la création accidentelle du LSD en 1938 et un morceau éponyme. Ce dernier, “Yeti”, devrait convaincre n’importe quel néophyte de la nécessité d’écouter du kraut chaque jour. Les dix-huit minutes peuvent rebuter, pourtant il n’en est rien. Le dépaysement cher au collectif munichois cohabite dans cette entreprise épique fabuleuse avec le Pink Floyd de A Saucerful of secrets et le Velvet Undergound. On est donc chez soi nulle part, et ça fait un bien fou.

* Lire Julian Cope, Krautrocksampler, Kargo & l’Eclat, 2005.

Pierre Castel.

Do make say think

Do Make Say Think. Do Make Say Think. 1998.

Le premier album de Do Make Say Think est un exemple parfait de post-rock libre, foisonnant d’idées bien jaugées. Admirable.

Du stratosphérique au cosmique : c’est le trajet réalisé par ce collectif de Toronto sur leur premier opus, éponyme. Fidèles à l’esthétique post-rock (même s’ils la récusent aujourd’hui) alors tout juste en place, les musiciens prennent le temps de poser leurs sons, leurs notes, leurs mélodies. Signés chez Constellation Records, tout comme Godspeed You! Black Emperor, Fly Pan Am ou Thee Silver Mt Zion, la musique de Do Make Say Think parvient à tirer son épingle du jeu tout en acceptant cette camaraderie canadienne jusque dans la sonorité. Le combat mené par ce label montréalais anticapitaliste pour une musique hors des carcans et libérée des magmas ambiants s’est toujours révélé positif. C’est encore le cas à l’écoute de ce disque avec des morceaux de huit minutes de moyenne.

Il n’y a évidemment que par ce moyen que s’affirme un post-rock qui patiente, se cherche, expérimente. Le dub côtoie le space-rock (“If I Only”) assez limpidement pour que l’oreille ne s’en émeuve et que le résultat en soit constructif. L’auditeur est en terre inconnue mais toujours à sa place. Les Canadiens transmettent un plaisir d’écoute sans pour autant déranger. Le talent qu’ils possèdent leur permet de caresser dans le sens du poil sans être consensuel, d’aborder les sons calmement sans ennuyer. Les trouvailles sont pourtant imperceptibles, parce que subtiles. Ce n’est qu’à sa réécoute qu’on mesure la qualité d’un disque très long (1h12) et qu’on en apprécie toutes les facettes. « Disco & Haze » se présente par exemple comme un Pink Floyd période Ummagumma joué par Mogwaï. La magnifique plage finale, riche de sonorités tour à tour simples et complexes, d’introductions à la flûte comme à l’électronique, subjugue et laisse pantois.

Epurée, paisible, lancinante, la valeur de ce groupe ne s’est jamais démentie depuis. Toujours sur la même voie de l’attente, de la suspension, Do Make Say Think a sorti des albums au tempo plus rapide, avec une férocité nouvelle, sans pour autant quitter cette expérimentation discrète qui fait sa force. Moins connus que leurs confrères québécois, ce collectif et la musique qu’il propose, originalement sobre, méritent plusieurs détours.

Pochet de l'album Neu 75! de Neu

Neu ! 75. Neu !. 1975.

Le duo allemand a la bonne idée de se reformer pour enregistrer un superbe disque éclectique mais cohérent, parfaitement indémodable.

Après s’être séparés à la suite de l’échec de leur deuxième album, Michael Rother et Klaus Dinger se retrouvent en 1975 pour enregistrer ce qui peut être considéré comme leur disque le plus abouti. Oubliant quelque peu le rythme effréné de leurs précédents opus, les natifs de Düsseldorf posent des mélodies plus recherchées qu’auparavant, plus méditatives même, comme dans “Leb’ Wohl”. Le motif marin s’y fait plus pressant et les vagues, le ressac sont une composante essentielle de ce titre calme et lent. Après avoir introduit l’électronique dans leur formation dès l’ouverture de l’album avec les synthétiseurs de “Isi”, Neu! se contente ensuite davantage d’instruments plus traditionnels, même si leur son paraît toujours électronique.

On retrouve la métronomie qu’on leur connaissait sur la deuxième face, en plus d’un chant absolument révolutionnaire (“Hero”) dont Johnny Rotten devra se souvenir quelques mois plus tard en 1976 lorsqu’il beuglera sans se soucier de la mode de l’époque. Les Sex Pistols doivent donc beaucoup à Neu!, comme une interminable liste de musiciens futurs des années 1980 et 1990 pour qui ”avant-garde” pouvait rimer avec “rock”. Ces Allemands n’ont pas froid aux yeux et, loin de tout faire pour toucher un public plus large malgré le peu de ventes de leurs publications, se permettent de composer une transe de dix minutes (“E-musik”) en guise d’apéritif avant le souper nommé “After Eight”. Quelle que soit l’heure d’écoute de ce disque on ne peut qu’être conquis par tant de détermination, à l’image de la batterie qui rythme invariablement leur musique, portant fort bien son nom (“Neuf !”) tant elle semble aujourd’hui encore novatrice.

Le krautrock de l’époque ressemble beaucoup à une grande famille musicale. Ainsi, lors de la parenthèse sabbatique de Neu!, Rother avait rejoint deux membres de Cluster pour fonder un super-groupe de kosmiche musik, Harmonia, avec succès. Dinger de son côté formait L.A. Düsseldorf (tout aussi efficace) avant de revenir pour Neu! 75. Cet album est le chant du cygne de ce fabuleux duo si l’on excepte un malheureux enregistrement de 1986. Mais Neu! n’a pas seulement influencé les premiers punks ; il peut également être considéré comme un embryon à la drum’n’bass. En effet, les caractéristiques de leur son les rapproche de ce type de musique électronique très rapide et spartiate, mettant en avant la batterie, à l’inverse de la plupart des formations rock des années 1970. L’écoute de ce disque trente-cinq ans plus tard résonne et se reflète dans de multiples canevas mélodiques entendus depuis lors. Exceptionnel.

Wire - Chairs missing

Chairs Missing. Wire. 1978.

Après le séminal et indispensable Pink Flag, Wire publie Chairs Missing, une bombe post-punk étourdissante.

Chairs Missing oscille constamment entre furie punk et patience post-punk. Dès l’ouverture (“Practice Makes Perfect”), l’oscillation se fait jour. Au sein du même morceau, le chant de Colin Newman, répétitif, passe de la candeur à la menace, pour finir en véritable colère. C’est une des originalités de ce formidable groupe : son utilisation minimaliste des effets pour un résultat très positif. Comparées à celles de leur premier album, les mélodies de Wire ralentissent sur leurs morceaux les plus travaillés et on pourrait même qualifier le disque de “punk atmosphérique” à l’image de “Marooned” ou “Being Sucked in Again”. Mais toujours le souffle purement punk des premiers temps ressurgit et la structure des plages reprend sa route longiligne et virulente, bien décidée à pénétrer davantage le corps que l’esprit. Ce va-et-vient permanent entre les tempos et les rythmes d’une chanson à l’autre finit par créer un climat indécis et troublant.

Ce climat se diffuse encore davantage à l’écoute des textes, quand on s’aperçoit qu’il est question de noyade, de souffrance ou encore de suicide. Le calme avec lequel ces thèmes sont abordés ajoute à l’inquiétude et rend l’album aussi fascinant qu’effrayant, le titre même du disque désignant une instabilité mentale. On pense parfois à une rencontre entre Sex Pistols et The Stranglers, l’accent du sud de l’Angleterre étant particulièrement prononcé et les sons proposés souvent similaires. Cependant, la singularité de Wire n’est plus à démontrer. Le déséquilibre musical invariable dont ils sont maîtres entraîne une compassion et une admiration. Cette volonté de montrer la faiblesse, la maladresse dans leurs morceaux est tout à leur honneur et leur réussit clairement. Choisissant délibérément la naïveté, Wire parvient à une musicalité d’une franchise qui étonne et ravit.

“Too late” clôt l’album en un magma surprenant, progressant irrémédiablement vers un superbe final, exemple parfait du son post-punk. Ayant choisi (et quasiment conçu) très tôt cette voie-ci d’une complexification du punk, d’une élaboration de ce matériau fondamentalement brut, Wire poursuivra dans cette veine avec 154. Les membres se séparent alors pour divers projets solo, celui de Colin Newman étant particulièrement intéressant. Ils se reformeront plusieurs fois, utilisant de plus en plus l’électronique et délaissant la batterie. Ils donnent toujours des concerts extrêmement revigorants et très excitants pour les jeunes mélomanes qui n’ont pu voir les formations punk à l’époque bénie, il y a trente ans.

Pierre Castel.

Spirit of Eden. Talk Talk. 1988.

Talk Talk s’enferme une année en studio pour enregistrer un disque admirable. Précurseur du post-rock, Spirit of Eden fait figure de renaissance musicale superbe.

Le parcours musical de Talk Talk peut être qualifié d’exceptionnel. Rarement aura-t-on vu un groupe de rock changer de direction de manière aussi radicale, et surtout dans ce sens. En effet, beaucoup de grandes formations se sont oubliées durant des décennies les ayant laissées sur le bas-côté, de nouveaux courants ayant pris leur place, les reléguant au rang de dinosaures. Ici, c’est l’inverse. Talk Talk connaissait une gentille carrière de pop synthétique à succès (« It’s My Life », « Such a Shame »…) quand l’impensable arriva. Avec The Colour of Spring, Mark Hollis avait déjà pensé à inverser une tendance dans laquelle il ne se voyait pas continuer à vivre – écouter « Chameleon Day ». Mais c’est bien deux ans plus tard, avec Spirit of Eden, que les Londoniens se suicident commercialement, et accèdent enfin à une reconnaissance critique. Terminées les chansons pour E.M.I. calibrées radio de 3:30 min, voici des « pièces musicales » de six ou sept minutes s’enchaînant sans transition. L’auditeur entend ainsi une plage unique la plupart du temps, divisée seulement par le titre des morceaux, et séparée en son milieu par la nécessité du disque vinyle – le CD était sorti mais la composition d’un album en Face A/Face B était encore de mise*.

Les musiciens du groupe avaient suivi tête baissée leur gourou Mark Hollis dans cette aventure qui les avaient amenés à improviser une année entière afin de soutirer ces six titres géniaux qui aideront beaucoup à faire naître le post-rock. Refusant les bases traditionnelles de la pop jusque là monnaie courante pour eux, ils sautent le pas du rock et atterrissent directement dans un nouveau courant musical, encore sans nom. En décidant de supprimer les transitions des plages, en utilisant force instruments à vent (clarinette, hautbois, basson…) et surtout en abolissant la structure classique intro/couplet/refrain/couplet/refrain/pont/solo, Talk Talk élève le rock dans des sphères alors inconnues. Le post-rock demande à sortir du ventre des Anglais.

Spirit of Eden by Pierre on Grooveshark

Le mouvement ne verra pourtant le jour (officiellement) qu’en 1994, à la faveur de diverses formations ayant choisi cette voie expérimentale. Il faut saluer le courage d’un homme (Hollis) qui a refusé, d’un album à l’autre, le succès qui lui échouait, pour vivre une véritable aventure musicale, certainement plus intéressante personnellement et artistiquement que celle des tournées en pop-star à single. Il ne fut effectivement, dès la sortie de ce disque, plus question de promouvoir leur musique en concert. L’avenir de Talk Talk se jouerait en studio. Hollis sortira donc un dernier album avec son groupe (Laughing Stock, encore plus expérimental) et un seul en solo, tout aussi intéressant. Il ne donne plus de nouvelles depuis. Spirit of Eden reste aujourd’hui une très agréable surprise, un album remarquablement inventif, calme et réjouissant, et la promesse d’un nouveau rock, plus audacieux.

* 1988 est d’ailleurs, en France, la première année où les ventes de CD dépassèrent celles du 33T.

Pierre Castel.

Portada

Monster Movie. Can. 1969.

Can débute en 1969 sur la scène kraut. Avant leurs chefs-d’œuvre des années 1970, les amis de Cologne se faisaient remarquer par un disque psyché plutôt original.

Can (à l’époque The Can) fait partie des toutes meilleurs formations de krautrock, c’est entendu. Mais Can est aussi bien plus que cela. Choisissant un acronyme passe-partout qui veut cependant dire beaucoup (Communism Anarchism Nihilism), les musiciens débutent avec ce premier album par un disque presque classique. En effet, l’appartenance à la kosmiche musik n’est ici que faible ; les références musicales sont clairement psychédéliques. Pourtant, l’hypnose présente dans Monster Movie les dissocie de la plupart des artistes de rock psyché. Car le son métallique strident de la lead guitar a beau être orthodoxe, lorsque celle-ci est utilisée en boucle répétitive cela donne un résultat tout à fait différent d’un Jefferson Airplane ou d’un 13th Floor Elevators (groupes parfaitement respectables par ailleurs) à la même époque. La voix de Malcolm Mooney joue de répétition également, permettant à la gratte de s’envoler, au loin. Son psy lui demandera d’arrêter sa collaboration avec Can, craignant pour sa santé mentale. Cette anecdote prouve peut-être la sincérité de l’engagement vocal de ce sculpteur new-yorkais qui eut diablement raison de s’associer à Irmin Schmidt et Holger Czukay à son arrivée en RFA. Ces types allaient devenir les idoles d’une génération croissante d’amateurs de musique planante allemande.

La première face du disque ressemble assez à ce qu’Amon Düül – avant la séparation en deux entités distinctes, Amon Düül I et II – enregistrait au même moment, la formidable audace des Munichois en moins. La seconde, en revanche, mérite plusieurs détours. « You Doo Right » annonce avec fracas l’entrée en scène d’un immense groupe. Composé en montant six heures d’improvisation en studio, il en résulte vingt (trop courtes) minutes qui glacent le sang ou réchauffent le cœur, mais éblouissent dans tous les cas. Cette plage fantastique s’apparente à un mantra complètement habité par le chanteur. Inspirant la méditation (c’est le but du mantra bouddhiste), « You Doo Right » étonne par sa capacité à nous emmener très loin sans prise de drogue préalable. La voix s’y absente un moment, laissant place à un long temps instrumental, aussi réjouissant que stimulant, toujours foncièrement hypnotique. Le rythme ne s’accélère jamais et respecte en cela une certaine idée de la musique plus savante que populaire qui ne cède pas à la facilité de la précipitation. Ce morceau n’est qu’une ébauche du style propre et unique de ces incroyables Allemands. La suite de leur discographie est éblouissante. Ils enchainent les albums (un par an pendant dix ans) avec leur nouveau chanteur japonais taré, Damo Suzuki, qui saura apporter une autre touche d’étrangeté à une formation qui devrait rester longtemps dans la mémoire de son auditoire.

Pierre Castel.

Le Top du mois : 1982

Thelonious Monk et Glenn Gould s’en vont cette année-là. 1982 est un millésime de transition, qui voit en Grande-Bretagne le post-punk s’essouffler tandis que la musique industrielle et la cold-wave fonctionnent à plein. Aux Etats-Unis, le punk-hardcore règne en maître.

20. Bad Brains (Roir Sessions). Bad Brains. Aussi à l’aise dans le reggae qu’avec le punk-hardcore, Bad Brains (dont on a dit à tort qu’ils fusionnaient les deux styles musicaux) joue ici rugueusement et intelligemment.

19. Stink. The Replacements. Alors peu connus, les Américains avaient enregistré là un véritable album de punk anglais période 77. Ils se perdront un peu quelques années plus tard (Don’t Tell A Soul, « I’ll Be You »…).

18. Plastic Surgery Disasters. Dead Kennedys. L’incarnation du punk-hardcore politique (Jello Biafra faillit être élu maire de San Francisco). Musicalement, entre les Sex Pistols et Blag Flag, lourd et nerveux, donc extrêmement efficace.

17. New Britain. Whitehouse. Extraterrestres il y a trente ans, les Anglais de Whitehouse sont aujourd’hui à peine plus écoutables pour les tympans – utilisations de très hautes fréquences. Mais c’est une expérience telle qu’elle en vaut la peine.

16. The Tunes of Two Cities. The Residents. Le groupe utilise ici l’Emulator, synthétiseur alors rarissime, à l’avant-garde des échantillonneurs. Le résultat est à la hauteur de l’originalité : un étrange disque progressivement envoûtant.

15. White Eagle. Tangerine Dream. Avant-dernier album de la période Virgin (qui devient progressivement un gigantesque label), Edgar Frœse se réinvente décidément très bien.

14. Revelations. Killing Joke. Conny Plank, le célèbre producteur kraut, est ici aux commandes. Il adoucit et polit clairement le son du groupe. Grâce à ce travail, le disque, moins violent que ses prédécesseurs, regorge de nouveautés mélodiques.

13. Junkyard. The Birthday Party. Seul disque de la formation classé dans les charts (vu la radicalité de la musique, c’était donc une douce époque…), Junkyard démontre que la folie rageuse a également sa place en studio.

12. Hex Enduction Hour. The Fall. L’album qui fit de Mark E. Smith une légende. Le groupe sans qui le brillant Stephen Malkmus serait toujours gardien de musée.

11. Sonic Youth. Sonic Youth. A cent lieues de ce que les New-Yorkais proposeront ensuite dans les années 1980, il dévoile une face insoupçonnée, extrêmement minimaliste, à l’époque partiellement répudiée par le groupe à cause d’une production trop léchée. La réédition de 2006 propose un live en sus qui représente beaucoup mieux le son du groupe d’alors.

10. Ice Cream for Crow. Captain Beefheart. Dernière œuvre musicale de Van Vliet avant qu’il ne se consacre à la peinture. Toujours aussi excitant et déjanté, Beefheart ne déroge pas à sa règle voulant ne rien faire comme tout le monde.

9. Beat. King Crimson. Composé en hommage aux écrivains beat et à Kerouac en particulier, King Crimson ressuscite après sept ans d’absence en se réinventant complètement. Impressionnant.

8. Miami. The Gun Club. Un Jim Morrison psychobilly, voilà comment feu Jeffrey Lee Pierce peut être décrit. Cet album reste parfaitement ancré dans la discographie punk-blues si particulière de ce groupe culte.

7. Pornography. The Cure. Dernier bijou des fabuleux Anglais, Pornography aurait constitué un magnifique chant du cygne. Robert Smith tente malheureusement depuis trois décennies de réitérer ses somptueux exploits passés. En vain.

6. Ambient 4: On Land. Brian Eno. Quand l’immense Brian Eno collabore avec le grand Bill Laswell, cela donne un disque de dark-ambient impeccablement maitrisé et un album semblant venir de nulle part. Oui, Eno sait tout faire.

Top 5 sans ordre.

Vs. Mission of Burma. Le punk progressif de Mission of Burma concrétisé sur cet album (ils avaient précédemment sorti le superbe E.P. Signals, Calls and Marches), les Bostoniens peuvent reposer en paix, leur cité est mémorable.

Garlands. Cocteau Twins. Très sous-estimé, ce premier album des Ecossais à la fois inquiétant et rassurant, lent et rapide, froid et émouvant invente tout de même la dream-pop. Ce qui n’est pas rien. La boucle mélodique à la guitare de « Blind Dumb Deaf » annonce même le My Bloody Valentine de Loveless.

Violent Femmes. Violent Femmes. L’originalité de cette formation du Wisconsin éclate sur leur premier album éponyme, parfait mélange de folk et de punk – c’est visiblement possible. Un grand disque très simple.

Homotopy to Marie. Nurse With Wound. La musique expérimentale qu’offre Steven Stapleton regorge de trouvailles époustouflantes. Ce disque patient est le début d’une carrière aussi foisonnante que stimulante. Moins provocateur que ses compères de musique industrielle, cet artiste trop méconnu peut être qualifié de musicien de génie.

2×45. Cabaret Voltaire. Oscillant toujours entre post-punk et musique industrielle, les Anglais de Sheffield trouvent la juste proportion pour plaire en déroutant. Leur influence sur la house et les musiques électroniques expérimentales futures est capitale.

La No wave, mini courant musical délaissé par tout le monde aujourd’hui vient de s’éteindre. Elle n’avait en même temps pas vocation à perdurer. L’heure est tout de même à la vitesse et aux déflagrations sonores en tout genres. Parmi les groupes les plus marquants, on retiendra bien évidemment Mission of Burma, auteur d’un punk progressif rafraîchissant et salvateur, les nouveaux Cocteau Twins qui se permettent de prendre le contre-pied de l’époque en produisant une musique lancinante et éthérée. Violent Femmes, dans un autre registre mais dans le même esprit d’indépendance, débarque avec son folk déluré et rapide. La musique indus ne faiblit pas et regorge alors de pépites : Homotopy to Marie et 2×45 étonnent et ravissent toujours autant. Eno, The Cure, King Crimson et Captain Beefheart sont les valeurs sûres d’une année pourtant pas impérissable dans leur carrière. Enfin, Sonic Youth entre pour la première fois en studio, et c’est donc une date à marquer d’une pierre blanche, pure et parfaite.

SANS OUBLIER :

- Meat Puppets. Meat Puppets. Avant d’inventer le grunge, Meat Puppets naviguait sans souci dans le punk-hardcore.

- Trans. Neil Young. Tentative de communication avec son fils handicapé mental, Trans surprendra tout le monde : Neil Young chantait à travers un vocoder sur des morceaux parfois électroniques. Le disque vaut surtout pour « Like an Inca » et « Computer Age » (repris plus tard par Sonic Youth).

- Ship Arriving Too Late to Save a Drowning Witch. Frank Zappa. A écouter :“Drowning Witch”, fourre-tout éblouissant.

- Under The Big Black Sun. X. Ray Manzarek s’occupe toujours de la production des Californiens. Plus sage que les premiers albums.

- Coda. Led Zeppelin. Chutes de studio s’étalant sur dix ans et morceaux live épars, on retiendra surtout l’album pour « Bonzo’s Montreux » et « Wearing and Tearing ».

- Milo Goes to College. Descendents. Puéril mais très réjouissant.

- The Rise and Fall. Madness. Avec ce concept-album, les piliers du ska-revival prennent des risques. Les Suédois de Liberator s’en souviendront.

- Offene Turen. Hans-Joachim Roedelius. De la superbe kosmische musik.

Kraftwerk. Kraftwerk. 1970.

Deux musiciens brillants de Düsseldorf publient un premier album étrange, puissant et fantastique. Kraftwerk (I) signe le début d’une gloire critique et publique.

En 1970, la formation d’avant-garde allemande Organization sort Tone Float, disque génial (quoiqu’un peu daté) produit par Conny Plank – un des grands artisans du son kraut). Quelques mois plus tard, deux des membres quittent le groupe et délaissent l’improvisation qui lui est chère pour fonder Kraftwerk, futur emblème des musiques électroniques contemporaines. Alors qu’Organization s’inspirait aussi bien de Stockhausen que de Tangerine Dream, Kraftwerk tente une approche musicale quasi ex-nihilo et publie un premier album presque parfait. Mélange d’excitation et de calme feutré, cet éponyme fait plaisir à entendre.

On découvre en général ce disque après les plus connus (The Man-Machine et Trans-Europe Express) ; quel n’est alors pas notre étonnement ! Tout d’abord, cela n’a pas grand-chose à voir. Mais c’est surtout bien plus intéressant. Il n’y a ici aucun compromis et les contraintes n’existent pas. Ces types-là font la musique qu’ils aiment sans se soucier des autres, à tel point qu’ils embaucheront un grand nombre de batteurs et divers instrumentistes sans jamais s’en satisfaire. Parmi eux, Michael Rother et Klaus Dinger, deux amis qui partiront fonder Neu!, éblouissant héraut de la kosmische musik. Les débuts de Kraftwerk sont donc impressionnants. Structurant leurs compositions bien davantage qu’avec Organization, les compères enregistrent un album ahurissant de modernité. Les sonorités mélodiques modifiées par ordinateur (ou plutôt « gigantesques outils électroniques », on est en 1970…), la musique produite inquiète et ravit en même temps – et parfois pour la même raison.

Beaucoup moins politisés que par la suite – Autobahn, Radio-Activity, Hutter et Schneider « inventent » le rock électronique en passant par la mode psyché (avec Tone Float). « Stratovarius » est emblématique de leur timbre d’alors. Allant chercher parfois des fréquences assez hautes sans jamais heurter l’oreille, ils touchent à la future musique industrielle en s’inspirant de la musique concrète par l’utilisation de matériaux non instrumentaux – cordes et autres barres métalliques. Extrêmement originale à l’orée des années 70 et toujours aujourd’hui, on ne mesure que difficilement l’avance que ces Allemands un peu fous avaient à l’époque. Cette musique dérangeait, déplaisait (le disque n’eut aucun succès) car elle demande l’effort d’écouter des plages foutraques de dix minutes. Passé ce léger contretemps, le plaisir afflue, hémorragique. Plus tard, la formation de Düsseldorf cèdera progressivement à la facilité, non sans retenir tout de même l’attention des puristes. Mais ce disque, Seigneur, quel feu !

Pierre Castel.